A l'économie succéda l'âpre lésine qui compte les grains de sel du pot-au-feu, qui pèse le savon du blanchissage, qui mesure la chandelle de la veillée.

Insensiblement le comptable prit le pli de traiter sa jeune femme comme une servante dont on suspecte la probité et comme un enfant dont on craint l'étourderie. Chaque matin, il lui remettait l'argent de la journée, et chaque soir il s'étonnait qu'elle n'en eût pas mieux tiré parti. Il l'accusait de se laisser bêtement voler, ou même de s'entendre avec les fournisseurs. Il lui reprochait d'être follement dépensière, ce qui ne le surprenait pas, ajoutait-il, de la fille d'un homme qui avait dissipé une grosse fortune.

C'est que, pour comble, Vincent Favoral était au plus mal avec son beau-père. Des vingt mille francs de la dot, douze mille seulement lui avaient été versés, et c'est inutilement qu'il réclamait le reste. Les affaires du marchand de soieries étaient devenues détestables, il allait être forcé de déposer son bilan; les huit mille francs semblaient sérieusement compromis.

A sa femme seule il s'en prenait de cette déception. Il ne cessait de lui dire qu'elle s'était entendue avec son père pour le duper, le dépouiller, le ruiner.

Quelle existence!... Certes, si la malheureuse eût su où se réfugier, elle eût fui cet intérieur où chacun de ses jours n'était qu'un long supplice. Mais où aller? A qui demander un asile?...

Elle eut de terribles tentations, à cette époque où elle n'avait pas vingt ans, et où on l'appelait la belle Mme Favoral.

Peut-être eût-elle succombé, lorsqu'elle s'aperçut qu'elle était enceinte. Un an, jour pour jour, après son mariage, elle accoucha d'un fils qui reçut le nom de Maxence.

L'arrivée de ce fils n'avait que médiocrement réjoui le comptable. C'était, avant tout, un sujet de dépenses. Il lui avait fallu donner une trentaine de francs à une sage-femme et débourser près du double pour la layette. Puis un enfant désorganise toutes les habitudes, et il tenait aux siennes, affirmait-il, plus qu'à la vie. Il voyait son ménage troublé, l'heure de ses repas dérangée, son importance diminuée, son autorité même méconnue.

Mais qu'importait à sa jeune femme la mauvaise humeur qu'il ne prenait pas la peine de dissimuler? Mère, elle défiait son tyran.

Maintenant, du moins, elle avait dans ce monde un être sur lequel reporter toutes ses tendresses brutalement refoulées. Il était une âme où elle régnait. Quelle avanie n'eût pas effacée un sourire de son fils?