—Cela coûte gras, dit-il d'un ton rogue, de mettre une affaire en train, et il ne faudrait pas recommencer tous les soirs.
A l'entendre, on eût cru, positivement, que Mme Favoral seule, à force d'obsessions, l'avait décidé à cette dépense qu'il paraissait regretter si fort. Elle le lui fit remarquer doucement, lui rappelant que, bien loin de le pousser, elle avait essayé de le retenir, lui répétant qu'elle augurait mal de cette affaire dont il s'enthousiasmait, et que s'il voulait la croire, il ne s'aventurerait pas...
—Sais-tu ce dont il s'agit? interrompit-il brusquement.
—Tu ne me l'as pas dit...
—Eh bien! alors, laisse-moi en repos, avec tes pressentiments. Mes amis te déplaisent et j'ai bien vu quelle mine tu faisais à la baronne de Thaller. Mais je suis le maître, et ce que j'ai résolu sera. J'ai signé, d'ailleurs. Une fois pour toutes, je te défends de revenir sur ce sujet.
Sur quoi, s'étant habillé avec beaucoup de soin, il décampa en disant qu'il était attendu pour déjeuner, par Saint-Pavin, le publiciste financier, et par M. Jottras, de la maison Jottras et frère.
Une femme adroite ne se fût pas tenue pour battue et eût eu facilement raison de ce despote dont l'intelligence n'était pas le fort. Mais Mme Favoral était trop fière pour être adroite, et d'ailleurs, les ressorts de sa volonté avaient été brisés par l'oppression successive d'une marâtre odieuse et d'un maître brutal. Son renoncement à tout était complet. Blessée, elle gardait le secret de la blessure, baissait la tête et se taisait.
Elle ne hasarda donc pas une allusion, et il s'écoula près d'une semaine sans qu'elle entendit prononcer le nom de ses hôtes.
C'est par un journal qu'avait oublié au salon M. Favoral, qu'elle apprit que M. le baron de Thaller venait de fonder une société par actions, le Comptoir de crédit mutuel, au capital de plusieurs millions.
Au-dessous de l'annonce imprimée en énormes caractères, venait un long article, où il était démontré que la société nouvelle était en même temps une œuvre patriotique, et une institution de crédit de premier ordre, qu'elle répondait à des besoins urgents, qu'elle était appelée à rendre à l'industrie des services inappréciables, que ses bénéfices étaient assurés et que souscrire des actions, c'était simplement tirer sur la fortune à courte échéance.