—Bast! qu'importe, puisque le cœur est bon et l'esprit sain.
Mais M. Favoral prenait tout au tragique. Si Maxence était mis en retenue et accablé de pensums, il se prétendait atteint dans sa considération et déclarait que son fils le déshonorait.
S'il tombait à la maison un bulletin portant cette mention: «conduite exécrable», il entrait dans des fureurs où il semblait ne plus posséder son libre arbitre.
—A votre âge, disait-il au gamin épouvanté, je travaillais dans une fabrique et je gagnais ma vie. Pensez-vous que je ne me lasserai pas de me saigner aux quatre veines pour vous procurer le bienfait de l'éducation qui m'a manqué? Prenez garde! Le Havre n'est pas loin, et on y a toujours besoin de mousses.
Si du moins il s'en fût tenu à ces admonestations, qui par leur exagération même manquaient le but!
Mais il était d'avis que les moyens mécaniques sont nécessaires, pour graver profondément les réprimandes dans la cervelle des jeunes gens, et, pour ce, empoignant sa canne, il rouait Maxence de coups, s'acharnant d'autant plus que le gamin, dévoré d'amour-propre, se fût laissé hacher plutôt que de pousser un cri ou de verser un pleur.
La première fois que Mme Favoral vit frapper son fils, elle fut saisie d'une de ces colères farouches qui ne raisonnent ni ne pardonnent plus. Être battue lui eût paru moins atroce, moins humiliant. Jusqu'à ce jour, il lui avait été impossible d'aimer un mari tel que le sien. De ce moment elle le prit en aversion, il lui fit horreur. Son fils lui parut un martyr, pour lequel jamais elle ne saurait faire assez.
Aussi, fallait-il voir de quelles étreintes passionnées elle le serrait sur son cœur après ces scènes désolantes, de quels baisers elle couvrait la trace des coups et par quelles tendresses délirantes elle s'efforçait de lui faire oublier les brutalités paternelles. Avec lui, elle sanglotait. Comme lui, elle s'écriait, en menaçant le vide de ses poings crispés: «Lâche! tyran! bourreau!...» La petite Gilberte mêlait ses larmes aux leurs. Et pressés l'un contre l'autre, ils déploraient leur destinée, maudissant l'ennemi commun, le chef de la famille.
C'est ainsi que s'écoula la jeunesse de Maxence, entre des exagérations également funestes, entre les brutalités révoltantes de son père et les gâteries dangereuses de sa mère, privé de tout par l'un et par l'autre comblé.
Car Mme Favoral avait trouvé l'emploi de ses humbles économies.