—Voici de quoi continuer, maman, fit-elle d'une voix troublée. Restons encore un peu...
Et Mme Favoral s'étant remise à l'œuvre, Marius de Trégars reprit:
—La pensée que celle que j'aimais était pauvre m'enchantait. N'était-ce pas un rapprochement déjà, que cette communauté de situations! J'avais des joies d'enfant, en songeant que je travaillerais pour elle et pour sa mère, et qu'elles me devraient une aisance honorable, mais modeste comme nos goûts...
Mais je ne suis pas de ces rêveurs qui confient leur destinée aux ailes des chimères. Avant de rien entreprendre, je résolus de m'informer. Hélas! aux premiers renseignements que je recueillis, mes beaux rêves s'envolèrent.. Je sus qu'elle était riche, très-riche même. On m'apprit que son père était un de ces hommes dont l'intègre probité s'enveloppe de formes austères et dures. Il devait sa fortune, m'affirma-t-on, à son seul travail, mais aussi à des prodiges d'économie et aux plus sévères privations. On me dit qu'il professait un culte pour cet argent qui lui avait tant coûté, et que jamais certainement il n'accorderait sa fille à un homme sans fortune.
Il était inutile d'ajouter cet avis. Au-dessus de mes actions, de mes pensées, de mes espérances, plus haut que tout, plane mon orgueil. A l'instant, je vis s'ouvrir un abîme entre moi et celle que j'aime plus que la vie, mais moins que ma dignité. Quand on s'appelle Génost de Trégars, on nourrit sa femme, fût-ce en servant les maçons. Et la pensée de devoir une fortune à celle que j'épouserais me la ferait prendre en exécration...
Vous devez vous rappeler, mon vieil ami, que je vous dis tout cela. Et il doit vous souvenir que vous me répondiez que j'étais singulièrement outrecuidant de me révolter ainsi d'avance, parce que bien certainement un millionnaire ne donne pas sa fille à un noble ruiné, aux gages de Marcolet, le brocanteur de brevets, à un pauvre diable de chercheur qui bâtit les châteaux de son avenir sur la solution d'un problème inutilement poursuivi par les plus beaux génies...
C'est alors que mon désespoir m'inspira une résolution extrême, folle sans doute, et à laquelle pourtant, vous, le comte de Villegré, le vieil ami de mon père, vous avez consenti à vous prêter...
Je me dis que je m'adresserais à elle, à elle seule, et qu'elle saurait du moins quel grand, quel immense amour elle a inspiré.
Je me dis que j'irais à elle, et que je lui dirais:
«Voici qui je suis et ce que je suis... Par pitié, accordez-moi trois ans de répit. A un amour tel que le mien, il n'est rien d'impossible. En trois ans je serai mort ou assez riche pour demander votre main... De ce jour j'abandonne mon œuvre pour des travaux d'une utilité immédiate. L'industrie a des trésors pour les inventeurs... Mon Dieu! si vous pouviez lire dans mon âme, vous ne me refuseriez pas ce répit que je vous demande... Pardonnez-moi. Un mot, par grâce, un seul... C'est l'arrêt de ma destinée que j'attends!...»