XV
C'en était fait, Gilberte Favoral venait de disposer d'elle-même irrévocablement. Prospère ou misérable, sa destinée désormais dépendait d'un autre. Le branle donné à la roue, elle ne devait plus espérer en régler la direction, pas plus qu'on ne peut prétendre maîtriser la course de la bille d'ivoire lancée sur le plateau de la roulette.
Aussi, au sortir de ce grand orage de passion qui, tout d'un coup, l'avait enveloppée, ressentait-elle un étonnement immense mêlé d'appréhensions inexpliquées et de vagues terreurs.
Rien de changé, en apparence, autour d'elle. Père, mère, frère, amis, gravitaient mécaniquement dans leur orbe accoutumé. Les mêmes faits quotidiens se répétaient monotones et réguliers comme le tic-tac de la pendule.
Et pourtant un événement était survenu, plus prodigieux pour elle qu'un déplacement de montagnes.
Souvent, pendant les semaines qui suivirent, elle se surprenait à répéter à mi-voix:
—Est-ce vrai? Est-ce seulement possible!
Ou bien elle courait se placer devant une glace, pour s'assurer une fois de plus que rien, sur son visage ni dans ses yeux, ne trahissait le secret qui palpitait en elle.
La singularité de la situation était bien faite d'ailleurs pour la troubler et confondre son esprit.
Dominée par les circonstances, elle avait, au mépris de toutes les idées reçues et des plus vulgaires convenances, écouté les promesses passionnées d'un inconnu, et elle lui avait engagé sa vie. Et le pacte conclu et solennellement juré, ils s'étaient séparés, sans savoir quand des circonstances propices les rapprocheraient de nouveau.