Son influence est très-réelle, très-positive, et on le sait.
Il ne se vante pas, quand il raconte comme quoi, lors de l'emprunt de New-Sestos, une des plus immenses floueries de ce temps, il tira de sa clientèle la somme énorme de deux millions cinq cent mille francs, dont le dixième resta dans les caisses du Pilote.
Aussi Saint-Pavin serait-il depuis longtemps millionnaire, s'il était l'unique propriétaire du journal qu'il rédige.
Il ne l'est pas, malheureusement.
Qu'une mésaventure advienne, qu'il faille répondre à la justice ou tenir tête à des clients trop durement étrillés, oh! il est seul en nom, seul responsable.
S'agit-il de partager les bénéfices? C'est une autre paire de manches, les commanditaires arrivent.
Car, hélas! Saint-Pavin a des commanditaires, ou plutôt il n'est qu'un instrument dont jouent impitoyablement trois ou quatre de ces fins matois de la finance qui ont un pied dans toutes les affaires, un œil dans tous les tripotages et une main dans toutes les poches. A Saint-Pavin le péril et la peine, à eux le profit. On tient en piètre estime le directeur du Pilote financier; mais eux, haut cotés sur la place, considérés, recherchés, décorés, ils avancent les lèvres d'un air d'insurmontable dégoût dès qu'on prononce devant eux le vilain mot de chantage.
—J'aurai ma revanche, gronde-t-il quelquefois.
Il ne l'aura jamais; car il lui manque les deux qualités essentielles à la Bourse, la discrétion et le sang-froid.
Au rebours de ses compatriotes du Midi, qui restent de glace intérieurement tout en jetant feu et flammes, Saint-Pavin s'échauffe pour tout de bon. Grand hâbleur, il finit si bien par prendre ses hâbleries au sérieux, qu'on a pu dire de lui qu'il n'avait jamais mis personne dedans sans s'y être mis lui-même.