—Roman, peut-être, dit-il, mais d'argent alors, et non pas d'amour.... Cette Phrasie, cette marquise de Javelle, annonce bientôt dans une de ses lettres qu'elle est enceinte, et, en effet, dans le courant de février 1853, elle accouche d'une fille qu'elle confie, écrit-elle, à une de ses parentes qui demeure dans le Midi, près de Toulouse.... Ce fut cet événement, sans doute, qui décida mon père à se découvrir. Il avoue qu'il n'est pas un pauvre employé, mais bien le marquis de Trégars, riche de plus de cent mille livres de rentes.... Aussitôt le ton de la correspondance change: la marquise de Javelle s'ennuie, rue des Bergers; les voisins lui reprochent sa faute, son travail lui abîme les mains, qu'elle a charmantes.... Résultat: moins de quinze jours après la naissance de sa fille, mon père installe sa jolie maîtresse, 87, rue de Bourgogne, sous le nom de Mme Devil; elle a un appartement ravissant; quinze cents francs par mois, des domestiques, une voiture....

Ce n'était plus des marques d'ennui, c'était des signes d'impatience, que donnait Mme de Thaller....

Son geste semblait dire:

—Qu'est-ce que tout cela peut me faire, bon Dieu!

Impassible, M. de Trégars poursuivait:

—Libres désormais de se voir chaque jour, mon père et sa maîtresse cessent de s'écrire. Mais Mme Devil ne perd pas son temps. En moins de huit mois, de février à septembre, elle détermine mon père à disposer, non en sa faveur, elle est bien trop désintéressée pour cela, mais en faveur de leur fille, d'une somme de plus de cinq cent mille francs. En septembre, la correspondance reprend. Mme Devil découvre qu'elle n'est pas heureuse, et l'avoue dans une lettre dont l'écriture meilleure et l'orthographe moins fantaisiste prouvent qu'elle a pris des leçons.

Elle se plaint de sa situation précaire et gémit de n'être qu'une fille entretenue; l'avenir l'épouvante, elle a soif de considération.... Pendant trois mois, c'est l'incessant refrain: elle regrette le temps où elle était ouvrière; pourquoi a-t-elle été si faible! Ah! qu'elle paye cher sa faute! Puis enfin, dans un billet qui trahit de longs débats et d'orageuses discussions, elle annonce qu'il se présente pour elle un parti inespéré: un galant homme qui, si elle avait seulement deux cent mille francs, lui donnerait son nom et reconnaîtrait sa fille, sa pauvre chère petite fille adorée.... Longtemps mon père hésite, sa jolie maîtresse lui tient au cœur.... Mais elle le presse si vivement et avec une habileté si rare; elle lui démontre si bien que ce mariage assurera le bonheur de leur fille, que mon père se résout au sacrifice.... Et dans une note, en marge d'une dernière lettre, il écrit qu'il vient de donner deux cent mille francs à Mme Devil, qu'il ne la reverra plus, et qu'il retourne vivre en Bretagne, où il veut, à force d'économies, réparer la brèche qu'il vient de faire à sa fortune....

D'un ton léger:

—Ainsi finissent toutes ces histoires d'amour! dit Mme de Thaller.

—Pardon!... celle-ci n'est pas finie encore. Pendant de longues années, mon père se tint parole et ne quitta pas notre domaine de Trégars. Mais l'ennui le prit à la longue, au fond de sa solitude; il revint à Paris.... Chercha-t-il à revoir son ancienne maîtresse? Je ne le crois pas. Je suppose que le hasard les rapprocha, ou plutôt, sachant son arrivée, elle s'arrangea pour le rencontrer sur son chemin. Il la retrouvait plus séduisante que jamais, et d'après ce qu'elle lui écrivait, riche et considérée, car son mari était devenu un personnage. Elle eût été complétement heureuse, ajoutait-elle, s'il lui eût été possible d'oublier l'homme qu'elle avait tant aimé autrefois, qui avait eu les prémices de son cœur, et auquel elle devait sa position....