VII

Deux jours après, le nouveau hussard, descendu de voiture à six heures du matin, se promenait tristement dans les rues désertes de Saint-Urbain, où le 13e tenait alors garnison.

Saint-Urbain est une petite ville bien triste, bien tranquille, qui dort paresseusement au milieu du plus beau pays du monde, sur les bords de la Serpole, jolie rivière aux eaux bleues, qui l’entoure et l’étreint du triple rang de ses capricieux méandres.

Saint-Urbain, depuis deux siècles au moins, n’a pas changé de physionomie; on dirait une relique du passé, amoureusement conservée à quelques pas du château enchanté de la Belle au bois dormant.

A peine depuis deux ans y a-t-on installé des réverbères, et cette innovation est due aux plaintes d’un colonel et aux intrigues d’un jeune avocat nouvellement arrivé de Paris.

Le chemin de fer passe à huit lieues à peine, et cependant les communications étaient restées des plus difficiles, lorsque l’administration se décida à suppléer au peu d’industrie des habitants en organisant un service d’omnibus.

Dépendance autrefois de communautés religieuses riches et puissantes, Saint-Urbain a conservé un aspect austère et presque monacal. Les maisons sont hautes et noires, les rues étroites et mornes, bordées en certains endroits de cloîtres humides et sans jour. A chaque pas on rencontre de grands bâtiments sombres, aux fenêtres étroites et allongées, antiques couvents aujourd’hui déserts.

Des quatre églises, jadis à peine suffisantes à la dévotion des fidèles, deux seulement ont été conservées; les autres ont été converties en magasins à fourrages et en ateliers de fournitures militaires. Mais les quatre clochers, remarquables constructions du treizième siècle, sont restés debout, entourés des clochetons plus humbles des communautés abandonnées, et de loin prêtent à Saint-Urbain les apparences d’une grande cité.

Seule la garnison donne un peu de vie et de mouvement à cette nécropole. Aussi le gouvernement y entretient-il en tout temps deux régiments, l’un d’infanterie, l’autre de cavalerie, bien que pour cette dernière arme la situation soit assez défavorable.

Ces régiments sont la principale, l’unique source de la richesse du pays. Grâce à eux, bon nombre de petits industriels peuvent réaliser quelques économies, plus d’un bourgeois vit tranquillement du produit des chambres qu’il loue meublées à des officiers, enfin on cite quatre ou cinq limonadiers qui auront fait une fortune considérable, lorsqu’ils auront réussi à recouvrer toutes leurs créances.