Cependant, pour en revenir au compagnon de Gédéon, plein de hardiesse lorsqu’il s’agissait des autres, il était pour lui-même assez prudent. Protégé de très-haut, connaissant sur le bout du doigt ce qu’il pouvait faire à peu près sans se compromettre, il ne dépassait pas certaines limites.

—Sacrebleu! dit-il à Gédéon, on est heureux ici; rien à faire! Quand les autres, las de pivoter, veulent battre leur flemme, ils vont à l’hôpital: moi je préfère la prison.

—Je dois avouer, soupira Gédéon, que je n’aime ni l’un ni l’autre.

—Peuh!... reprit l’autre, vous êtes encore de votre village, vous.

Alors, ce hussard peu scrupuleux entama les théories les plus subversives.

—Vous croyez encore au vertus champêtres des troupiers, vous, allons donc! Le mérite au régiment est de savoir tirer sa paille. Tout est là. Il s’agit de faire le moins possible, tout en ayant l’air d’agir beaucoup. Moins on pivote, moins on a de chances d’être puni. Et à tout prendre, j’aime mieux être bloqué pour n’avoir rien fait, que pour avoir fait mal.

—Pardieu! dit Gédéon, j’admire votre système...

—Bast! c’est celui de tout le monde. Ces vieux hussards que vous voyez chevronnés jusqu’au col, ornés des galons de cavalier de première classe, que sont-ils? D’adroits carottiers. En voilà qui ont le chic pour couper à toutes les corvées. On veut leur faire prendre leur tour, crac, ils se dérobent. Aussi, jamais une punition... et on les appelle bons soldats. Vous connaissez le proverbe: Le soldat est comme son pompon, plus il est vieux, plus.....

—Je sais, je sais, interrompit Gédéon.

—Eh non! vous ne savez pas. Plus il est carottier... C’est ici comme ailleurs, l’adresse est tout. Voulez-vous monter en grade?