Pauvres filles! un jour, le régiment passait, musique en tête, elles l’ont suivi, sans savoir pourquoi. Tout comme Chamboran, ce barbet à l’œil intelligent que vous avez remarqué, accroupi à la porte du corps-de-garde.
Comme Chamboran, elles ne connaissent plus qu’un maître: le régiment.
Autrefois, peut-être, leur amoureux faisait partie du 13e, mais bientôt elles n’ont plus su distinguer leur amoureux. Tous les hussards ne portent-ils pas le même dolman et le même schako? n’ont-ils pas sur les boutons le même numéro?
Et elles vivent, à la grâce de Dieu, comme le barbet, des bribes de l’ordinaire, des miettes tombées du banquet quotidien.
Le 13e change-t-il de garnison, elles changent aussi. La trompette a sonné le départ, elles sont prêtes. Les troupiers ont fait leur paquetage, elles ont fait comme les troupiers. Leur mince bagage, tout ce qu’elles possèdent au monde, tient dans un panier qu’elles ont sous le bras. S’il y a du surplus, quelque hussard complaisant l’aura glissé dans son porte-manteau.
On part. Étape par étape, elles font la route, si longue qu’elle soit, de leur pied.
Elles suivent la colonne, mais de loin; moins favorisées que le chien, qu’on laisse courir à côté des chevaux, et que de temps à autre un hussard hisse à côté de lui, sur le devant de sa selle, pour le délasser.
Lorsqu’elles tombent harassées de fatigue, elles n’ont que le revers d’un fossé. Trop heureuses si quelque routier pitoyable consent à leur laisser faire une lieue ou deux sur sa charrette.
Le soir, après une pénible journée de marche, souvent par un temps affreux, trempées de pluie, souillées de boue, harassées, les pieds en sang, elles s’abritent où elles peuvent; encore ne trouvent-elles pas toujours un abri. Les quelques sous nécessaires pour payer un grabat dans un taudis peuvent leur manquer, et les sous-officiers ne sont pas tous disposés à fermer les yeux, et à leur laisser la libre disposition d’une botte de paille, à côté de Chamboran.
La conscience de leur avilissement les empêche de demander un gîte à la charité; qui donc voudrait abriter une fille à soldats? Elles vont alors s’étendre au pied de quelque arbre, dans les champs, sur le bord de la route qu’elles reprendront le lendemain.