Il arrive que le colonel, ennuyé d’une pareille escorte, essaye de les faire chasser. On les chasse. Elles s’éloignent tristement. Mais elles reviennent. Toujours comme le barbet.

Que voulez-vous! c’est leur destinée. Elles aiment le pantalon rouge précisément comme les bœufs le détestent: d’instinct. Elles se sont données au régiment, elles lui resteront fidèles, jusqu’à ce que vienne la mort, leur suprême misère, mais non la plus grande. Il y a si longtemps que ces misérables créatures n’ont plus de la femme que le nom!

Le monde, pour elles, c’est le régiment. Hors de là, rien. Un civil à leurs yeux est moins que rien, ou plutôt il n’existe pas. La première condition pour être un homme est de porter l’uniforme, et spécialement l’uniforme de leur régiment. Chamboran, le barbet, ne pense pas autrement.

Leur rêve serait d’être cantinières ou blanchisseuses de l’escadron. Mais il faut trop de protections. Quelques-unes, pourtant, ont gagné ce dernier grade. Et bien gagné, allez! c’est une bonne retraite. Lorsqu’elles sont trop misérables, que leurs robes tombent en lambeaux, que les morceaux de drap vert rouge et de toutes les couleurs de l’uniforme, dont elles se fabriquent des jupes, font complétement défaut, alors elles tâchent d’entrer comme servantes dans une cantine. Mais elles n’y restent que le temps juste de s’acheter des nippes.

Voilà ce qu’avec infiniment plus de détails raconta à Gédéon son supérieur et ami. Il lui nomma ensuite chacune des particulières présentes, sans oublier un rapide aperçu de leurs états de service.

—Comme tu peux voir, dit le brigadier Goblot, elles sont ici quatre, du meilleur genre, je m’en flatte. Celle-ci, la plus vieille, on l’appelle La Civière, je ne sais pourquoi. Aux hussards depuis environ dix-huit ans. Père, mère, nom, prénoms et pays inconnus; huit changements de garnison, deux campagnes...

—Elle est repoussante, fit Gédéon avec dégoût.

—Pas belle si on veut, c’est vrai, mais subsidiairement bonne personne. Cette autre est Marie Sac-au-dos, ainsi nommée vu ses services dans l’infanterie. Native de Limoges, presque ma payse, huit ans de présence au corps. La troisième, là, c’est la fameuse Julie Mange-mon-prêt. En voilà une qui aime la dépense! en a-t-elle fait manger de cet argent, et boire, donc! Et encore on prétend qu’elle s’amasse des économies péremptoirement...

—Passons, interrompit Gédéon.

—La dernière, continua le brigadier Goblot, est comme qui dirait un conscrit de ton numéro, voilà six mois à peine qu’elle est arrivée ici avec un de ses pays qui était allé en congé.—Est-elle assez jeune, assez jolie! aussi on l’appelle Rose Pain-blanc, un vrai régal de colonel.