Les verres s’étaient vidés, on redemanda des litres.

Les particulières ne faisaient pas la moindre attention au nouveau hussard, bien qu’il fût l’amphitryon. Peut-être n’avait-il pas l’air assez militaire.

En revanche, elles criblèrent d’agaceries le brigadier Goblot. Gédéon n’en fut pas jaloux.

XLVI

A quelque temps de là, une après-midi, Gédéon, armé d’un bouchon de liége et d’un morceau de cire, était en train de traverser sa giberne, lorsqu’il entendit dans la cour un bruit inusité.

Il descendit en toute hâte. Un détachement de conscrits venait d’arriver; il se composait d’environ cent cinquante hommes.

Tous tant que nous sommes, nous les avons vus partir, ces mêmes conscrits, pauvres diables qu’a trahis l’urne fatale.

Nous les avons vus partir. Leur air était crâne, alors, leur démarche assurée, au moins en apparence. Les plus tristes avaient renfoncé leurs larmes. S’ils pleuraient, ce ne pouvait être que des larmes d’alcool; s’ils chancelaient, le vin seul était coupable. Pour ne pas s’entendre eux-mêmes, ils chantaient à tue-tête, et couraient les rues, coiffés sur l’oreille en mauvais garçons, le chapeau orné de rubans de toutes les couleurs, en mémoire sans doute des bandelettes de pourpre et d’or des sacrifices antiques.

Les voici maintenant: les fumées du vin se sont dissipées, l’enthousiasme factice s’est éteint. Vous avez vu la représentation, voici la réalité. Dans quinze jours, ce seront peut-être les plus joyeux hussards du monde, mais voyez-les, en attendant, mornes, tristes, l’oreille basse, harassés par dix étapes, et se pressant les uns près des autres comme un troupeau de moutons effrayés.

Le colonel, le capitaine-instructeur, l’adjudant-major et quelques autres officiers examinaient attentivement les nouveaux venus, que des brigadiers essayaient vainement d’aligner.