Dernièrement, pendant une absence du colonel, il a commandé le régiment par interim. Ce fut dur. Heureusement il n’a pas en main le tableau d’avancement.

Depuis qu’il est officier de la Légion d’honneur, sûr de sa retraite par conséquent, il émet toujours et en toutes circonstances, respectueusement, un avis diamétralement opposé à celui du colonel.

Ne lui parlez pas de fantaisie, il l’a en horreur et prétend que c’est pour l’armée un germe de corruption et de démoralisation.

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Le grade de chef d’escadrons, dans la cavalerie, correspond à celui de chef de bataillon dans l’infanterie. En s’adressant aux uns et aux autres on dit: mon commandant.

Il y a deux chefs d’escadrons au 13e. L’un est jeune, riche, beau cavalier, porte fièrement un grand nom, c’est un des généraux de l’avenir. L’autre est vieux, il s’attend tous les jours à être mis à la retraite.

Le premier est le type achevé du brillant militaire: il va beaucoup dans le monde, où il a le plus grand succès. Ses chevaux, ses uniformes, les livrées de ses gens sont tenus avec une correction digne d’un grand seigneur anglais. Fait de fréquents voyages à Paris, a des amis au ministère, est garçon.

Fait exactement son service, mais jamais de zèle. Ne paraît au quartier que lorsqu’il y est forcé. Change de gants deux fois par jour quand il est de semaine. Très-doux pour les simples hussards, sangle dur les sous-officiers, et avec les officiers est roide comme la justice.

Excellent théoricien, manœuvrier habile, il pèche par la voix. Son organe est grêle et pointu; mais, comme Démosthènes, il espère triompher de cette difficulté, et s’est logé hors la ville pour pouvoir s’exercer aux commandements dans son jardin, sans effrayer ses voisins ni troubler leur repos.

Le vieux chef d’escadrons n’a jamais eu de chance. Ne riez pas, c’est la vérité, seulement il en abuse. Il a vu tous ses contemporains lui passer sur le corps, et cependant son caractère ne s’est pas aigri; il est toujours ce qu’il était il y a trente ans—le plus gai des sous-lieutenants.