L’un est froid, triste, presque doucereux, et ne jure jamais. Rarement il ouvre la bouche, mais c’est toujours pour punir. On le craint comme le feu, il a été surnommé pince-sans-rire ou tape-sec. Son grand bonheur est de lutter de ruse avec tous les carottiers possibles. Il fait le désespoir des marchegis et des brigadiers de semaine, et se promène toutes les nuits pour surprendre les gardes d’écurie endormis.
L’autre est une tempête. Tous ses mots il les ponctue de deux jurons—lorsqu’il n’est pas en colère. Il ne vous adresse jamais la parole sans débuter par quatre ou cinq grosses injures. Son mot d’amitié quand il est content d’un troupier est: affreux rossard. Mais là se bornent ses fureurs, il ne punit presque jamais, et son collègue va jusqu’à prétendre qu’il gâte le métier d’adjudant-major.
Sa carrière militaire n’a été qu’une longue épreuve, qu’une série de passe-droits. Jamais il n’a passé qu’à l’ancienneté, il ne connaît le tour de faveur que par ouï-dire. Il a été quatorze ans maréchal des logis chef, avant d’arriver à la lieutenance; aussi l’épaulette de capitaine est-elle son bâton de maréchal. C’est peut-être le dernier troupier fini de l’armée française.
Son grand épouvantement est sa retraite qui approche; que fera-t-il une fois pékin?
—Sacré mille nom de nom de tonnerre de s. n. d. D!, s’écrie-t-il quelquefois, je suis f...ichu le jour où on me fendra l’oreille.
Que cette pittoresque locution, qui d’ordinaire s’applique aux chevaux réformés, ne surprenne pas. Le capitaine adjudant-major a transporté dans la vie privée toutes les expressions de la cavalerie.
Sa main gauche est la main de la bride, il ne dit ni la gauche ni la droite, mais bien le côté montoir et le côté hors montoir. Si on lui résiste, il prétend qu’on se cabre ou qu’on rue à la botte; un homme qui devient fou a perdu ses étriers.
Ne lui demandez jamais de vous indiquer votre chemin, il vous donnerait, des renseignements de ce genre:
—Faites sentir l’éperon, un demi-tour, rendez la main; à la hauteur de la première rue, côté montoir, la botte à gauche, rendez, et au trot, en avant...
C’est lui qui, furieux, un jour que son déjeuner était en retard, disait à sa femme: