De la voir c’est merveille,
Quand le tambour bat,
Le chapeau sur l’oreille
Emboîter le pas du soldat;
Ran tan plan, c’est la cantinière,
Un joli soldat!
Ran tan plan, qui va la première
Quand le tambour bat.

Mais le tambour ne bat pas toujours, heureusement! la gloire et le bruit ne suffisent point à remplir l’estomac. Aussi, rentrée à la caserne, la cantinière dépouille-t-elle sa grande tenue; elle prend son costume de pékin, c’est-à-dire son jupon et sa robe, et s’occupe activement des mille détails de sa cantine.

La cantine n’est pas ce que le pékin pense: c’est tout à la fois un restaurant, un débit de liqueurs, un café, une brasserie et une pension. C’est là que le soldat et parfois l’officier viennent boire la goutte matinale; l’engagé volontaire y mange une partie de l’argent que lui envoie sa famille; l’homme de bon appétit y trouve à bon marché un supplément à l’ordinaire; les flâneurs s’y attablent pour faire leur partie; le troupier casernier peut sans sortir y savourer sa demi-tasse; enfin, c’est à la cantine que les sous-officiers prennent pension. Ils donnent quarante-cinq centimes par jour et fournissent leur pain; ils ont droit, en échange, à deux repas par jour, composés de deux plats et d’un dessert chacun, plus la soupe le soir.

Ce n’est pas cher, on le voit. Aussi les cantinières s’enrichissent moins vite que les restaurateurs des boulevards.

La modicité du prix n’empêche pas de manger de fort bonnes choses; il est des cantinières qui sont des cordons bleus émérites, dignes d’exécuter un plat médité par le docteur Véron.

La cantinière est le plus souvent mariée à un caporal tambour dans l’infanterie, à un brigadier trompette dans la cavalerie; son époux est parfois maître d’armes, voire même simple soldat, mais la position ou le grade n’y font absolument rien; dans la cantine, le mari ne règne point, c’est à peine s’il y paraît, dans les grandes circonstances, lorsqu’il y a foule ou que besoin est de mettre le holà, ce qui est rare.

Le cantinier, son service fini, fume beaucoup de pipes sur la porte en buvant des petits verres, ou de la bière s’il est Allemand; presque tous les cantiniers sont Alsaciens. Les enfants de la cantinière sont mis à l’école régimentaire; quelques-uns deviennent officiers, le plus grand nombre font d’excellents trompettes.

La cantinière trône donc en souveraine dans sa cantine, ce qui ne l’empêche pas de servir. Elle est aidée d’ordinaire par une bonne et par un soldat de bonne volonté, qui devient son soldat, son bras droit, moyennant une petite rente. Si une querelle s’élève, elle le charge de l’apaiser, et met elle-même les turbulents à la porte.

Elle n’aime point à faire crédit, mais elle a si bon cœur qu’elle ne «peut pas voir souffrir un homme,» et il lui est impossible de refuser une goutte à un soldat qui a bien soif. Elle maudit sa bonté, mais elle ne sait pas résister à une prière; disons bien vite qu’elle est presque toujours payée, et que son humanité ne fait pas trop de tort à sa caisse.

Quelle femme ne ferait comme elle? Refusez donc de répondre à une demande dans le genre de celle-ci: