La famille envoie de l’argent. Une lettre du pays arrive, qui renferme un beau bon sur la poste. Le vaguemestre l’a vite échangé contre de belles pièces de cent sous. Mais, hélas! il dure, cet argent, ce que dure un beau rêve. Et comment peut-il en être autrement? Tant d’amis doivent avoir leur part de cette bonne aubaine: Il y a, d’abord, le camarade de lit—ensuite l’inventeur de la carotte, puis l’écrivain, puis deux ou trois pays, puis un caporal qui a été obligeant, et bien d’autres encore. D’ailleurs il est convenu qu’un troupier ne doit pas dépenser son argent seul.

Un soldat qui sort seul, qui boit seul, est déshonoré aux yeux de ses camarades, on dit qu’il fait suisse... Dire à un soldat: Tu fais suisse, est une mortelle injure.

Lorsqu’il a terminé sa besogne journalière de la caserne, astiqué ses armes, répondu à l’appel, s’il n’est ni de garde, ni de service, ni de corvée, ni puni, alors le fantassin est libre, il peut sortir. Presque toujours il s’empresse d’en profiter. Il faut, pour le retenir à la chambre, quelque motif d’une haute gravité; une lettre à écrire, quelque petit ouvrage à faire, une pipe d’une remarquable longueur à culotter pour un officier qui en fait collection. Mais ces cas sont fort rares. Le fantassin aime les longues promenades. Est-il dans une petite ville, on le rencontre le long des sentiers, dans les bois; il cueille de petites baguettes pour battre ses habits.

S’il est dans une grande ville, le fantassin varie ses distractions: il aime à visiter les étalages des grands magasins; il affectionne les promenades et les jardins publics; les saltimbanques ont en lui un public toujours patient, toujours bienveillant, toujours prêt à rire des plaisanteries du pitre. Le saltimbanque et le fantassin se sont compris depuis longtemps: «Entrez, entrez, messieurs et mesdames, c’est dix centimes, deux sous: Messieurs les militaires ne payeront que demi-place

Mais Paris est, pour le fantassin, une ville bénie. Le vin y est bien un peu cher, mais que de distractions! Voilà une ville! on y peut flâner cinq heures de suite sans risquer d’y voir les mêmes objets. D’ailleurs Paris a le Jardin des Plantes; et le Jardin des Plantes est, chacun le sait, le paradis terrestre du fantassin.

Là il passe sans ennui ses heures de liberté. Il visite successivement tous les cabinets d’histoire naturelle, il se tient les côtes de rire devant le palais des singes, s’extasie le long des loges des animaux féroces, et frémit en contemplant les reptiles. Mais ses bêtes de prédilection sont les ours et l’éléphant. Jamais il ne sortira du Jardin des Plantes sans avoir fait grimper Martin à l’arbre, sans avoir été porter à l’éléphant une croûte de pain mise en réserve—faute de poches à son pantalon—dans le fond de son képi.

Mais le fantassin serait un corps sans âme s’il n’avait pas une payse. La payse a été créée pour le tourlourou,—autre nom du fantassin—tout comme le tourlourou a été créé pour la payse. Ils s’aiment et ils se comprennent. Le tourlourou accompagne la payse, qui est bonne d’enfants, il l’aide à surveiller les mioches quand il ne l’empêche pas de les surveiller; sur la promenade, le tourlourou s’assied près de la payse et lui conte des douceurs pendant que les moutards jouent sur le sable. «Honni soit qui mal y pense!»

Malgré la fatigue qui en résulte, le fantassin aime les changements de garnison; il va gaiement d’un bout à l’autre de la France, en chantant des chansons, en quatre-vingt-quinze couplets, qui enlèvent le pas. Chaque jour, avant deux heures, il a son étape dans les jambes, ce qui ne l’empêche pas, aussitôt arrivé à la ville où l’on doit coucher, de se donner bien vite un coup de brosse et de courir visiter les curiosités du pays.

Le billet de logement inquiète peu le soldat. Le billet de logement est cependant un billet de loterie: il en est de très-bons, il en est qui sont mauvais. Rarement le soldat est mal reçu; cela se voit cependant quelquefois par-ci par-là. De son côté, le fantassin n’abuse presque jamais de l’hospitalité. Le billet de logement est très-bon lorsque les hôtes invitent le soldat à partager leur dîner. C’est une économie de temps et d’argent; inutile de faire la tamponne. Le fantassin est tout joyeux, et pour remercier ses hôtes, il leur raconte son histoire au dessert.

Rentré dans ses foyers, son congé fini, le fantassin n’abuse pas de sa supériorité. Il raconte volontiers ses campagnes et ses voyages, mais il le fait sans forfanterie. Il trouve toujours des auditeurs attentifs; nous aimons les anciens soldats en France.