Du matin au soir, et presque à chaque instant de la journée, Gédéon, depuis son arrivée au régiment, entendait la trompette retentir dans les cours.
C’étaient des ordres, évidemment. Les hussards allaient et venaient, obéissant sans hésitation et sans erreur aux commandements de ce porte-voix de la discipline.
Gédéon enrageait de n’y rien comprendre. Pour lui, tous les timbres se ressemblaient. Il sentait pourtant la nécessité de s’initier à ces ordres mystérieux, surtout dans un état où entendre c’est obéir. Il demandait une explication, un instant après il avait oublié le timbre.
Il désespérait presque, au bout de trois jours, de retenir jamais les sonneries si multipliées, lorsqu’un brigadier avec lequel il avait fait à la cantine commerce d’amitié le tira d’embarras.
—La trompette, lui dit le brigadier, est, à ce que prétend l’adjudant, le tambour de la cavalerie; c’est peut-être vrai, mais elle lui est bien supérieure, vu qu’il est impossible de mettre des paroles sur des ra et des fla.
Alors il expliqua à Gédéon qu’à presque toutes les sonneries d’ordonnance, un nommé La Tradition, troupier fini, a adapté des «couplets» de haute fantaisie. Ils manquent peut-être de la pointe chère à M. Clairville, le directeur des Bouffes-Parisiens les repousserait probablement, mais tels qu’ils sont ils ont semblé jusqu’ici assez suffisants pour qu’on ne s’embarrassât pas d’en composer d’autres.
—Ainsi, continua le brigadier, nonobstant mes galons, et considérant la chose comme affaire de service, je suis susceptible de condescendre à vous communiquer les paroles des sonneries les plus utiles à un bleu.
C’est d’abord la soupe. Un air facile à retenir, au bout de trois jours l’estomac du bleu le plus endurci le connaît admirablement. Et le brigadier se mit à chanter:
Ratatouille de pommes de terre,
Ratatouille de pommes de choux.