L’idée agréable de l’effet qu’il ne pouvait manquer de produire sur les belles Saint-Urbinoises consolait un peu Gédéon. Mais cette dernière illusion devait, hélas! rejoindre les autres, à tire d’aile.

Vainement le nouveau hussard laissait traîner son sabre sur le pavé, vainement il faisait sonner ses éperons, les femmes passaient sans même avoir l’air, les ingrates, de se douter que le 13e comptait un hussard de plus.

Seule, une bonne d’enfants, assise sur un banc du cours des Ormes, parut faire attention aux deux troupiers.

—Si tu n’es pas sage, dit-elle à une petite fille qui jouait près d’elle, j’appellerai les militaires qui te mangeront.

—Horreur! s’écria Gédéon; suis-je donc passé à l’état de croquemitaine, d’épouvantail à enfants?

La Pinte le consola en lui expliquant que si les hussards ne mangent pas les enfants, ils ne se font aucun scrupule de croquer les bonnes, qui s’y prêtent assez volontiers.

Le moment de dîner venu, Gédéon se mit à table, mais, bien que mourant de faim, c’est à peine s’il osa toucher aux mets qui lui furent servis. Comme il déployait sa serviette, il avait été arrêté tout net par cette réflexion, pleine à la fois de justesse et de sens:

Sanglé comme je le suis, il faut de toute nécessité, si je veux manger au gré de mon estomac, desserrer mon ceinturon; or, si je commets cette imprudence, il me sera impossible de le remettre après dîner.

Et il s’était abstenu. Mais il eut la douce satisfaction de voir son camarade de lit besogner comme deux, avec un appétit digne d’avoir soixante-quatre dents à son service.

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