Tous, peu à peu, nous avions été gagnés par la douleur et l’indignation de notre hôte...

Ma mère pleurait. Fougeroux, dans un coin, étouffait des blasphèmes en crispant ses redoutables poings. Quant à mon parrain, dont j’épiais non sans anxiété les impressions, je voyais son visage s’assombrir de plus en plus.

—Peut-être avez-vous raison, jeune homme, dit-il à l’officier, peut-être, en effet, y a-t-il eu trahison...

Mais mon père l’interrompant:

—Quoi!... s’écria-t-il, vous doutez, mon vieil ami!... moi, non! Résolus à violer notre territoire avec l’espoir de nous en arracher un lambeau, les Prussiens ont prodigué l’or avant d’oser employer le fer... Une ténébreuse invasion de traîtres a précédé et préparé l’invasion armée... Trop loyaux pour soupçonner une telle perfidie, nous avons accueilli leurs espions en amis, nous leur avons accordé notre confiance et ils vivent au milieu de nous, écoutant nos délibérations, guettant nos mouvements, cherchant à deviner nos projets les plus secrets, pour les dévoiler... Ils nous entourent, n’attendent que l’heure de tendre la main à qui paye leur infâmie, prêts à voler pour les vendre les clés de nos poternes, prêts à enclouer nos canons... Ah! pas de merci pour de tels misérables... Auriez-vous donc pitié de l’infâme à qui vous auriez donné un abri sous votre toit, une place à votre table, et qui, pour prix de votre hospitalité, la nuit, pendant votre sommeil, irait à pas de loup ouvrir la porte de votre maison à une bande d’assassins!...

La colère emportait mon père au delà, peut-être, de l’exacte réalité, mais il ne se trompait pas...

Trois jours plus tard, Paris eut une preuve irrécusable de la trahison qui avait ouvert Longwy aux Prussiens.

Le 31 août 1792, Guadet, le député Girondin, chargé du rapport de cette affaire honteuse, monta à la tribune, et dit:

«On a découvert dans les papiers de M. Lavergne une lettre qu’on lui adressait du camp ennemi, datée de l’avant-veille de l’investissement de la place, et qui contient ces dégradantes exhortations.

»Vous ne balancerez pas, sans doute, entre le parti de servir notre cause ou d’être le stipendié de Pétion... Vous savez que votre femme est désolée, qu’elle vous a écrit plusieurs fois... Je suis chargé de la part de S. M. le roi de Prusse et du duc de Brunswick de vous assurer que votre zèle pour nos intérêts ne restera pas sans récompense...