Ah! bien nous en prit, d’être avec un député. Jamais je n’ai vu affluence de monde comme celle qui se pressait autour de l’Assemblée. Le bruit s’était répandu la veille que Vergniaud devait prononcer un discours, et c’était à qui pourrait entendre le grand orateur de la Gironde. Mais il y avait des gardes à toutes les portes, qui barraient le passage...
La consigne n’était pas pour nous. M. Goguereau se nommait, en disant: «Ces citoyens sont avec moi,» et on s’empressait de nous laisser passer.
Ainsi il nous guida le long des couloirs, puis il nous ouvrit la porte d’un petit escalier, et finalement il nous introduisit dans les tribunes.
Elles étaient pleines à crouler d’auditeurs—de femmes surtout—et ce n’est pas sans soulever une tempête de récriminations, que nous réussîmes, mon père et moi, à conquérir—c’est bien l’expression—deux pauvres petites places au bout d’une banquette.
J’étais horriblement mal à l’aise, et surtout martyrisé par un chapiteau de colonne qui me meurtrissait les reins dès que je me dressais. Mais je ne souffrais de rien, tant j’étais saisi de la majesté du spectacle que j’avais sous les yeux pour la première fois.
Quels hommes siégeaient dans cette assemblée, mes amis, il est inutile, n’est-ce pas, que je vous le dise. Leurs noms sont dans toutes les mémoires, et ils vivront autant que leur œuvre,—œuvre immense, qui nous a fait ce que nous sommes, et que presque tous, hélas! ont scellée de leur sang.
De ma place, je planais au-dessus d’eux tous.
Je voyais les députés de la gauche—de la Montagne—échanger des regards enflammés, des paroles irritées et des gestes menaçants, avec ceux de la droite. Je voyais ceux du centre—du Marais, comme on disait alors—essayer de s’interposer entre des rancunes implacables.
Je n’avais pas assez d’yeux pour regarder le président, immobile sur son fauteuil comme une statue, la main sur le manche d’ébène de sa sonnette.
Derrière lui, dans un réduit grillé d’une douzaine de pieds carrés il me semblait apercevoir des ombres qui s’agitaient. Là, se tenaient des journalistes qui venaient de trouver le secret d’écrire aussi vite que l’on parle et qu’on appelait, pour cette raison, des logotachygraphes.