Ce qui ne laissait pas que de me surprendre, c’est que durant toute cette scène, elle était demeurée muette et impassible.
Était-ce sang-froid, était-ce au contraire stupeur? Je ne savais.
Tout en marchant, je l’observais du coin de l’œil. Les couleurs étaient revenues à ses joues, elle allait d’un pas aisé; jamais, à voir son calme, on n’eût soupçonné le danger qu’elle venait de courir...
Comme de raison, mille questions se pressaient dans mon esprit.
Qu’était cette jeune fille, et quels étaient ces hommes?... Qu’avait-elle fait? comment s’était-elle attiré leur colère, et que voulaient-ils d’elle?
Mais je n’osais interroger... De nous deux, maintenant celui qui tremblait, c’était moi.
De ma vie, je n’avais approché une femme si belle!... Qu’était près d’elle la fille de M. Despois, l’armurier, notre voisin, qui avait dans tout le quartier Saint-Honoré un immense renom de beauté!... J’aurais passé des siècles près de mademoiselle Despois, sans que mon cœur battît plus vite à un moment qu’à l’autre, tandis que près de celle-ci!... Puis, celle-ci me semblait extraordinairement imposante, en dépit de ses vêtements plus que simples. Il y avait en elle tant de noblesse et tant de grâce en ses moindres mouvements, que près d’elle, mademoiselle Despois, dont on disait qu’elle avait «un port de reine,» aurait eu l’air d’une laveuse de vaisselle.
Si je puis aujourd’hui vous dire si exactement mes sensations, jugez de ce que je dus éprouver alors!...
Je mourais d’envie de lui parler, et je n’osais pas... Je sentais très bien que je devais dire quelque chose, et ma langue était comme collée à mon palais... Et plus j’avais conscience du ridicule de ma situation, plus mon embarras redoublait.
Bien certainement, nous serions allés jusqu’à la rue du Bac sans échanger une parole, si elle n’eût rompu le silence.