Alors, on vivait sur la place publique, aux sections, aux clubs, aux sociétés organisées pour instruire le peuple de ses droits.
Le soir venu, des orateurs s’improvisaient à toutes les bornes des carrefours, ou des lecteurs de bonne volonté qui lisaient les papiers publics à la lueur d’une petite chandelle entourée de papier huilé.
Il y avait foule dans les endroits publics, au café de la Régence, rendez-vous des officiers de la garde nationale; au café de Choiseul, dont le propriétaire, Achille Chrétien, un patriote fougueux, mettait à la porte ceux qui n’étaient pas de son avis; au café Manouri, chez Procope et au Pavillon de Foi.
Le pain était bon marché, mais tout travail ayant cessé et tout commerce, beaucoup souffraient...
Mon père, Jean Coutanceau, qui était maître boulanger, avait sa boutique rue Saint-Honoré, non loin de la maison de Duplay, le menuisier, l’hôte et l’ami de Robespierre.
Mais il ne restait guère chez nous.
Toute la nuit il travaillait au pétrin, nu jusqu’à la ceinture, comme le dernier de ses garçons, mais dès que le pain était défourné, il remettait son habit et partait pour ne reparaître qu’à l’heure du dîner. Le soir, il allait régulièrement aux Jacobins et ne rentrait que pour reprendre sa besogne.
Souvent, je me suis demandé de quel ciment il était bâti, pour résister à de telles fatigues et à une privation presque constante de sommeil.
Eh bien! ils étaient des centaines et des milliers qui vivaient de cette vie là, des hommes de fer trempés pour leur œuvre, que la fièvre de la liberté soutenait.
En d’autres circonstances, ma mère se fût sans doute indignée et révoltée de cet abandon du foyer.