Il prétendait me faire donner une éducation supérieure à la sienne, et chaque matin je me rendais à une classe que tenait derrière Saint-Roch un père de l’Oratoire, un vieux brave homme qui ne s’occupait pas de politique, mais seulement de bien bourrer ses élèves de latin, d’histoire et de géographie.

Je mentirais si je disais que je ne souhaitais pas vivement accompagner mon père. Mais il n’entendait pas de cette oreille, et toute la journée il me fallait rester, en tête à tête avec mes livres.

C’est à la seule indulgence de ma mère que je devais de ci et de là quelques heures de liberté.

Parfois, lorsqu’il s’amassait du monde dans la rue, lorsqu’on entendait battre le tambour, voyant les angoisses de ma curiosité, la pauvre chère femme me disait:

—Allons, va voir! et surtout ne sois pas trop longtemps.

Et bien vite je filais.

C’est ainsi que le 20 juin 1792, je vis la grande manifestation qui se rendait à l’assemblée et qui ensuite envahit les Tuileries.

Ce fut la première émotion terrible et ineffaçable de ma vie, car je n’avais vu aucune des journées glorieuses et néfastes de la Révolution, ni la prise de la Bastille, ni les scènes de l’Hôtel-de-Ville, ni la catastrophe du Champ-de-Mars.

En tête de la première colonne, marchaient Santerre et un homme vêtu en fort de la halle qu’on me dit être le marquis de Saint-Huruge. En arrière, à quelques pas, venaient des invalides, traînant sur un char un haut peuplier tout chargé de feuilles.

Le peuple ne semblait ni irrité, ni menaçant, mais fort gai, au contraire et disposé à rire. Je remarquai beaucoup de femmes avec leurs enfants dans leurs bras.