Et comme ma mère, tout émue, s’était dressée, il l’embrassa avec une effusion de tendresse qui me parut présager quelque malheur.

Cette impression dut être celle de ma mère, car vivement elle demanda:

—Que se passe-t-il, Jean?...

—Rien, répondit-il, rien que je n’aie prévu depuis longtemps... Si je reviens, c’est que c’est perdre son temps que de courir après du blé qui se cache...

Déjà son couvert était mis, il s’assit, et tout en mangeant, et de la façon la plus simple et la plus naturelle du monde:

—Ah! nos affaires ne sont pas brillantes, poursuivit-il... Pauvre femme aimée, pauvre cher fils, de cent trente mille francs que nous possédions l’an passé, bien liquides et ne devant rien à personne, c’est à peine si les deux tiers nous restent. C’est la ruine, dans un temps donné...

Et comme ma mère soupirait:

—Je vous dis cela, ajouta-t-il, pour vous prévenir et non pour me plaindre... Il ne serait pas digne d’être Français, celui qui songerait à ses intérêts, quand l’étranger va peut-être fouler le sol de la France... Nous devons notre sang à la patrie, nous lui devons tout ce que nous possédons...

Je n’avais jamais douté de l’ardent patriotisme de mon père, et cependant ses derniers mots me firent tressaillir de joie.

Ils étaient pour moi plus qu’une promesse, la certitude qu’il ne s’opposerait pas à une résolution que j’avais arrêtée dans mon esprit.