—C’est ton devoir, en effet, mon fils, me dit simplement mon père. La patrie est en danger, tu lui offre ta vie, c’est bien... Moi, je lui ai donné ma fortune, je lui donne aujourd’hui mon enfant... Dieu tout-puissant, en échange de tant de sacrifices à une sainte et juste cause, tu nous dois bien la victoire!...
C’est ainsi que parla mon père. Mais ce que je ne puis vous traduire, c’est son accent qui me remua jusqu’au plus profond de moi-même, c’est le regard brûlant d’une tendresse infinie dont il m’enveloppa.
Je voulais lui répondre, parler, lui dire ce que je ne sentais que trop; que mon sacrifice près du sien n’était rien, absolument rien... impossible; ma langue était comme collée à mon palais.
Lui, cependant, craignant sans doute de me montrer la profondeur de son émotion, se mit à marcher comme au hasard par la chambre.
Il se versa ensuite un grand verre d’eau, qu’il but, et, revenant à moi:
—Je ne t’aurais jamais conseillé de t’enrôler, Justin, reprit-il, mais, tiens, je le sens là—et il se frappait la poitrine—si tu ne l’avais pas fait, je t’aurais peut-être moins aimé... Tu es jeune, tu es robuste, tu seras bon soldat... Ah! si tu savais seulement manier un fusil!...
—Je le sais, mon père, non très bien encore, mais assez pour vendre chèrement ma vie... Je m’exerce tous les jours; j’ai pris des leçons.
Le visage de mon père rayonna, et me serrant la main:
Bien! approuva-t-il, c’est très bien d’avoir fait cela... Ah! que n’en ont-ils fait autant, tous nos jeunes hommes... Toutes les heures perdues dans les cafés à discuter les nouvelles, que ne les ont-ils employées à s’exercer au maniement des armes! La France, à cette heure, rirait bien des menaces de ces barbares qui prétendent l’envahir.
Il réfléchit, et à demi-voix, comme s’il eût répondu aux objections de son esprit.