Cette maîtresse, Hector l’avait huit ou dix mois auparavant lancée dans le demi-monde, sous le nom de miss Jenny Fancy.

La vérité est qu’elle s’appelait Pélagie Taponnet, et qu’elle était, sans que le comte s’en doutât, la sœur adultérine de son valet de chambre.

Protégée par le comte de Trémorel, miss Fancy a eu dans le demi-monde parisien un réel et bruyant succès de toilettes et de beauté.

Elle était loin cependant d’être belle, dans l’acception classique du mot. Mais elle présentait le type accompli du «joli» parisien, type qui, pour être de pure convention, n’en a pas moins des admirateurs passionnés. Elle avait des mains délicates d’un dessin parfait, un pied mignon, de superbes cheveux châtains, la dent blanche du chat, et par-dessus tout, de grands yeux noirs insolents ou langoureux, caressants, provocants, des yeux à faire descendre les saints de pierre de leur niche.

Miss Fancy n’était pas fort intelligente, mais elle eut vite pris le facile «bagout» des coureuses de premières représentations; enfin, elle faisait valoir ses toilettes excentriques.

Le comte l’avait ramassée dans un bal public de bas étage, où, un soir, par le plus grand des hasards, il était entré pendant qu’elle dansait des pas risqués en bottines percées. En moins de douze heures, sans transition, elle passa de la plus affreuse misère à un luxe dont évidemment elle ne pouvait même avoir l’idée.

Éveillée un matin sur le grabat malpropre d’un cabinet garni à douze francs par mois, elle s’endormit le soir sous les courtines de satin d’un lit de palissandre.

Cet éblouissant changement ne la surprit pas autant qu’on le pourrait supposer.

Il n’est pas, à Paris, de fillette un peu jolie qui n’attende, pleine de confiance, des aventures plus surprenantes encore. Il faut à l’artisan enrichi quinze ans pour s’habituer à l’habit noir; la Parisienne quitte sa robe de six sous pour le velours et la moire, et on jurerait que jamais elle n’a porté autre chose.

Quarante-huit heures après son installation, miss Fancy avait mis ses domestiques sur un bon pied; on lui obéissait au doigt et à l’œil, et elle faisait marcher comme il faut ses couturières et ses modistes.