Depuis cinq minutes à peu près, nous longions un grand mur à la crète hérissée de verres cassés d’un aspect peu encourageant, enceinte plus triste cent fois que celle d’une prison cellulaire, lorsqu’enfin nous arrivâmes devant une petite porte surmontée d’une croix de bois noir fichée dans la pierre. Un étroit judas, grillé à triple ferrure, clignait au milieu de la porte son œil sournois et inquisiteur.

Mon père, qui me donnait la main, s’arrêta.

—M’est avis, gars, me dit-il, que ce doit être ici.

—J’en suis sûr, répondis-je, l’an dernier, je suis venu ici avec M. le curé et il m’a montré cette entrée, ainsi que la grande qui est au bout du mur, mais par où on ne passe presque jamais.

—C’est bon, c’est bon, reprit mon père en hochant la tête, reste à savoir si tu es toujours décidé. Tu n’es pas de trop à la maison, mon gars, et ta place ne sera jamais prise ni à table ni sous le manteau de l’âtre. Si tu avais réfléchi en route, si tu sentais le cœur te faillir de nous quitter, ta mère et moi, il faudrait le dire, il n’y a pas de honte à ça. Nous retournerions comme nous sommes venus, ensemble. Et, par ma grande foi! ce n’est pas moi qui m’en plaindrais.

Visiblement mon père était très-ému, moi je crus devoir faire meilleure contenance, et c’est d’une voix ferme que je répondis:

—Je suis bien décidé.

Mon père alors, lentement et comme à regret, souleva le marteau qu’un piton retenait à demi dans sa charnière, sans doute pour qu’une main indiscrète ne put frapper trop bruyamment.

Nous entendîmes un grincement léger de verrous soigneusement humectés d’huile. On retirait le volet du judas. Une face pâle se colla le long de la grille, des yeux inquiets se fixèrent sur nous. Je crus qu’il allait falloir parlementer, je me trompais. La porte s’ouvrit, mais à demi, nous laissant juste assez d’espace pour pénétrer en nous effaçant bien le long du mur, puis aussitôt, très-vite, sans bruit, elle se referma. On eût dit la trappe d’une souricière. Sans doute en laissant l’huis plus longtemps entre-bâillé, le portier eût craint de donner accès au souffle empesté du monde qui se déchaîne autour des asiles pieux et des saintes demeures.

Dès le seuil, la physionomie du portier me mit assez mal à l’aise. C’était cependant un bon gros petit homme, court, gras, dodu, propret, à figure presque imberbe. Sa lévite de coupe cléricale, de couleur foncée, lui seyait à merveille. Il avait l’air idiot et satisfait. Ses cheveux, d’un jaune sale, plats, coupés en rond autour du cou, collés le long des tempes, s’harmonisaient parfaitement avec son teint blafard. Un sourire, grimace béate, errait sur ses lèvres épaissies par l’habitude de marmotter des oremus. Ses joues flasques et pendantes eussent fait dire à un campagnard: «En voilà un qui a une mauvaise graisse!» Quant à ses yeux, ternes, à demi-voilés, ils ne révélaient rien, absolument rien, sinon cette inquiétude oblique du chat qui guette. Il tenait un livre à la main et un bout de chapelet sortait comme une pieuse breloque de la poche de son gilet.