La réponse du supérieur ne semblait pas s’adresser à nous, directement, au moins. Il reprit son monologue à haute voix, sans doute pour notre plus grande édification.
—La vocation, la vocation, disait-il; tous, ils ont la même réponse. Que croire, à qui se fier? Leur vocation... c’est ambition qu’il faut entendre. Ils aspirent à changer d’état, ils veulent sortir de leur condition, et c’est à nous qu’ils s’adressent pour cela. La religion est leur prétexte, le monde leur but. Le séminaire est pour eux une épreuve nécessaire, c’est l’acheminement. S’ils viennent à nous cuirassés d’impudence et drapés d’hypocrisie, le mensonge aux lèvres, c’est qu’ils veulent faire leurs études sans bourse délier, pour rien. Voilà la vérité. Et souvent, les parents pervers sont d’accord avec eux. Nous, cependant, faciles et crédules, toujours nous nous laissons prendre au même piége. Cent fois dupés, nous ouvrons nos bras à celui qui se présente; nous lui faisons place entre nous à notre pauvre banquet, et nous lui donnons la nourriture du corps et celle de l’esprit. Pour lui, nous prodiguons le trésor trois fois sacré de l’Église, qui est le trésor des pauvres, c’est-à-dire le trésor de Dieu même. Et qu’arrive-t-il? c’est qu’un jour il jette le masque; et quel jour? Celui où nous allions récolter ce que nous avions semé. Sans pudeur, il nous abandonne, son baiser était baiser de Judas. Il était venu comme un voleur, ut fur, il s’enfuit riche des aumônes volées, et pour nous renier, il n’attend pas que le coq ait chanté trois fois. Si c’était tout, encore! Mais non. En ce monde, nous n’avons pire ennemi que celui-là, que nous avons comblé de nos richesses temporelles et spirituelles. Il nous doit tout, il faut qu’il se venge. Sa bouche en tous lieux vomira l’invective et la calomnie. Il se vantera d’avoir surpris nos secrets, comme si nous avions des secrets, et il cherchera à nous noircir dans des libelles infâmes, et les méchants d’applaudir; et il dira que nous lui avons livré notre mot d’ordre, comme si chacun ne savait pas que notre seul mot d’ordre est: Amour et charité. Et il mettra notre honneur à l’encan, comme la tunique immaculée du Christ, et chaque impie d’en arracher un lambeau. Malheureux! il sait pourtant que s’attaquer aux ministres de Dieu, c’est s’attaquer à Dieu même qui a dit: Ne touchez pas l’oint du Seigneur. Et cependant, le mal qu’il fera est incalculable, car ceux-là s’enfuient surtout qui avaient été nos fils bien-aimés, dilectissimi, ceux dont l’intelligence nous faisait espérer de remarquables ouvriers dans la vigne du Seigneur. Ce dernier, comme les autres, a jeté l’outil au jour de la moisson. Inquiétudes vaines, soins inutiles! Et l’argent perdu, l’argent... Car vous êtes pauvres, n’est-ce pas? c’est une bourse que vous voulez, vous ne pouvez payer votre pension?
Cette apostrophe si brusque, après ce long discours entremêlé d’exclamations, et dont alors je ne compris pas l’énorme portée; ce rappel à la réalité fut pour nous comme un coup de foudre. Le rouge de l’indignation me monta au front. C’était la première humiliation. Mon père se redressa comme sous une injure, un éclair brilla dans ses yeux, mais ce ne fut qu’un éclair. Est-ce qu’un prêtre peut vouloir humilier un pauvre?
—J’ai quelque argent, monsieur, balbutia mon père.
—C’est vraiment fort heureux. Voyons, que pouvez-vous faire?
—Dame!... si cinquante écus par an.
—C’est peu. Ce n’est pas le prix des seuls déjeuners.
—En nous privant bien à la maison, la mère et moi, peut-être irons-nous à soixante.
Le supérieur fit un geste d’indécision. Il y eut ensuite une légère discussion. On marchandait. Mon père dut mettre à nu sa position. Nous venions de subir trois mauvaises récoltes successives, et le bail de la ferme était désavantageux. Il avait bien à lui un petit coin de vigne, en bon air, mais il avait emprunté dessus pour acheter des bestiaux, et l’intérêt de l’argent dépassait le produit. Tout son revenu, il le tirait de quelques terres que lui avait données—à moitié—le marquis de Guéblan-Vaucourt.
—Ah! dit le supérieur, vous êtes un des métayers du marquis de Guéblan.