—Bernard, mon ami, lui dit le vicomte, vous allez, de ma part, prévenir tous vos locataires que je diminue leur loyer d’un tiers.
Ce verbe inouï, fantastique «diminuer» tombe comme une tuile énorme sur la tête de Bernard. Mais il se remet vite, il doit avoir mal entendu, mal compris.
—Diminuer!... balbutie-t-il, monsieur le vicomte daigne plaisanter. Diminuer!... C’est augmenter, que monsieur veut dire.
—De ma vie je n’ai parlé plus sérieusement, mon ami; j’ai dit et je le répète: di-mi-nu-er.
Cette fois, le portier est à ce point surpris, étourdi, renversé, qu’il s’oublie, qu’il perd toute retenue.
—Monsieur n’a pas réfléchi, insiste-t-il; monsieur dès ce soir sera aux regrets. Diminuer des locataires! cela ne s’est jamais vu et ne se verra plus jamais. Si cela vient à se savoir, que pensera-t-on de monsieur? Que dira-t-on dans le voisinage? Car enfin il est clair...
—Monsieur Bernard, interrompit le vicomte, j’aime quand j’ordonne à être obéi sans réplique. Vous m’avez entendu? Allez.
C’est du pas chancelant d’un homme ivre que M. Bernard sortit de l’hôtel de son propriétaire.
Toutes ses idées étaient renversées, bouleversées, confondues. N’était-il pas le jouet d’un songe, d’un ridicule cauchemar? Il en était à se demander s’il veillait ou s’il dormait.
—Diminuer ses loyers, pensait-il, c’est à n’y pas croire! Si encore les locataires se plaignaient! Mais ils ne se plaignent pas, au contraire. Tous bons payeurs! Ah! si défunt monsieur voit cela du fond de sa tombe, il doit être content! Son neveu devient fou, c’est sûr. Diminuer ses loyers! On devrait pourvoir ce jeune homme d’un conseil de famille, il finira mal. Après cela, qui sait? il avait peut-être trop bien déjeuné ce matin.