Il est constant que dans la seule année 1860, elle repoussa onze partis, dont deux inespérés, trois brillants et six des plus sortables.

A chaque refus nouveau, elle disait en pinçant ses jolies lèvres:

—Quand on est jeune, riche et belle, on a le droit d’être difficile.

Elle usait et abusait de ce droit.

III

Entourée de plus d’adorations qu’une madone espagnole, rassasiée autant qu’une impératrice d’hommages et d’adulations, Aurélie était bien près de se croire d’une essence supérieure.

Elle se disait dès lors que, pour une fille comme elle, Dieu, dans sa prévoyance, avait dû faire naître quelque part un homme exceptionnel qu’un jour ou l’autre elle verrait à ses pieds.

Souvent, le soir, avant de s’endormir dans sa jolie chambre tendue de cachemire blanc, elle avait cru, aux lueurs tremblantes de sa veilleuse, entrevoir cet élu de son orgueil et de ses espérances. Son ombre, le long des rideaux, glissait fugitive comme le désir. Il avait une main sur son cœur et portait l’autre à ses lèvres pour envoyer des baisers.

Elle le parait, cet être surnaturel, des qualités inouïes qui font les héros des romans d’amour. Elle lui donnait la beauté qui frappe au premier abord, la force qui domine, l’esprit qui séduit, la passion qui entraîne.

Le malheur est qu’il tardait bien à se présenter.