Au jeu, l'ange gardien de la chance était venu s'asseoir près de son fauteuil, et chaque coup de cartes augmentait le tas d'or amoncelé devant lui.
—Vous me portez bonheur, très cher, disait-il à Olivier, et désormais, je le déclare, je ne vous quitte plus; cette heureuse veine nous promet la meilleure chance pour demain; rassurez-vous donc et quittez cet air lugubre.
Mais Olivier ne se rassurait pas. Le jour se levait, faisant pâlir la lueur des bougies et M. de Tancarvel ne semblait nullement disposé à quitter la table de jeu.
—Chevalier, dit le jeune homme, de guerre lasse, je me retire, vous semblez avoir complètement oublié le service que vous deviez me rendre aujourd'hui.
—Eh quoi! cher ami, répondit M. de Tancarvel d'un air surpris, vous voudriez partir déjà! Notre expédition est pour ce soir à la nuit, et à peine le jour se lève.
Songez-vous que nous avons encore douze heures devant nous, une journée entière! Savez-vous où dépenser le temps plus agréablement qu'ici?
Nous allons quitter le jeu, j'y consens, mais pour aller déjeuner, et, vive Dieu! je suis l'amphitryon: qui m'aime me suive!
Ce disant, le chevalier empocha une forte somme amassée devant lui, et, ceignant une épée, sortit en entraînant une partie de la compagnie.
Le jeune amoureux se résigna, et si bien qu'à quatre heures de l'après-midi il était encore à table près du chevalier. Cette journée lui avait semblé mortelle, il accusait le temps de rester en chemin.
Mais si la tristesse et l'inquiétude d'Olivier s'étaient accrues, en revanche la gaieté de son conseiller ne connaissait plus de bornes, même il était à peu près ivre, et n'avait, en apparence, conservé aucune conscience de son état.