L'histoire ne nous dit point que le roi se soit jamais préoccupé de rendre ce qui avait été prêté au pauvre prétendant.
Le scandale de ses amours n'offensait d'ailleurs que quelques calvinistes austères ou quelques catholiques défiants. Les pamphlets pleuvaient alors; la langue latine se prêtant à toutes les licences, on dépeignait les abominations du huguenot converti. Jusque sur les murs du Louvre on osait afficher les placards les plus injurieux. D'autres fois c'était seulement des conseils un peu aigres:
Hérétique point ne seras
De fait ni de consentement;
Tous tes péchés confesseras
Au Saint Père dévotement;
Les églises honoreras,
Rétabliras entièrement;
Bénéfices ne donneras
Qu'aux catholiques seulement;
Ta bonne soeur convertiras
Par ton exemple doucement;
Tous les ministres chasseras,
Les huguenots pareillement;
La femme d'autrui tu rendras
Que tu retiens paillardement;
La tienne tu reprendras,
Si tu peux vivre saintement;
Justice à chacun tu feras,
Si tu veux vivre longuement;
Grâce ou pardon ne donneras
Contre la mort uniquement;
Ce faisant tu te garderas
Du couteau de frère Clément.
Ce funeste pronostic qui devait se réaliser n'épouvantait point Henri IV; il ne changea jamais rien à son genre de vie pas plus qu'à sa politique. Mais nous n'avons point ici à juger le roi ni l'habile homme de gouvernement qui, louvoyant entre les partis, sut arriver au trône et créer une France forte et une, et qui, au faite de sa puissance, rêva, dit-on, une fédération européenne et la paix universelle. Le gaillard seul est de notre compétence.
Henri de Bourbon avait été dans sa jeunesse un assez beau cavalier; sa taille au-dessus de la moyenne était bien prise; il avait l'air noble, le regard spirituel et fier, le teint et les cheveux bruns; son nez, d'une courbure un peu trop aquiline, donnait à son visage une expression de résolution, et son front haut et découvert dénotait une intelligence pratique que la finesse de sa bouche légèrement contractée aux commissures ne démentait point.
Les fatigues de la guerre le vieillirent de bonne heure; sa barbe en éventail se nuança de fils d'argent; le nez, ce trait saillant de sa physionomie, s'allongea et se recourba davantage, tandis que son menton se projetait en avant, effaçant de plus en plus la bouche dégarnie de ses dents sous ses moustaches raides et grisonnantes.
Mais s'il perdit, avec l'âge, la régularité et la bonne grâce de ses traits, en revanche sa physionomie s'empreignait d'un grand caractère de bonté sereine et de bienveillance sympathique; en somme le masque d'Henri IV est de ceux qui attirent, et Lavater lui pardonnerait la flamme égrillarde de ses yeux à cause de l'aménité de son sourire.
Naturellement simple, il poussait jusqu'à la négligence et presque à l'incurie le soin de sa personne et le détail de son habillement; sa garde-robe fut toujours des plus élémentaires, et ce n'est pas par ses agréments extérieurs qu'il dut jamais séduire ses nombreuses conquêtes.
Il est difficile, impossible même de suivre le Vert-Galant dans toutes ses équipées amoureuses. «Le roi avait un grand faible pour les femmes, dit hypocritement Bassompierre, et il en résultait des scandales.» Tallemant des Réaux prétend de son côté qu'Henri faisait plus de bruit que de besogne et qu'il n'était pas «grand abatteur de bois.» Mais Tallemant écrivait après les fatigues de la guerre.
On ferait un calendrier avec le nom de toutes les saintes que fêta ce dévot de la beauté. Son histoire amoureuse commence comme une idylle: il s'adressa d'abord à des déesses en jupons courts, vertus champêtres faciles à séduire: il inscrivait alors sur sa liste des noms obscurs de paysannes, de boulangères, ou de filles de service. «Il aimait le torchon,» dit avec amertume l'austère d'Aubigné.