De tous ces noms un seul est venu jusqu'à nous, sauvé de l'oubli par une légende naïve, celui de Fleurette. Les poëtes de mirlitons se sont emparés de l'histoire de la jardinière de Nérac et l'ont arrangée pour les besoins de la romance et de l'Opéra-Comique. Mais ces amours furent beaucoup moins poétiques, et le père de Fleurette, un homme brutal, obligea une fois le prince à sauter par la fenêtre.
Fleurette eut un enfant de Henri IV et le poëte Dufresny était arrière-petit-fils de la belle jardinière. Voltaire assure qu'il ressemblait à son bisaïeul, et que son origine était la véritable cause de la bienveillance de Louis XIV à son égard. Dufresny tenait de son grand-père. Le grand roi avait renoncé à l'enrichir, la France n'y eût pas suffi; le poëte finit par épouser sa blanchisseuse, seul moyen en son pouvoir d'acquitter la note de ses jabots et de ses manchettes.
Les voyages forment la jeunesse. Henri IV eut bientôt un champ plus vaste pour ses exploits galants. Dans ses courses aventureuses, nous le voyons chaque jour entamer le premier chapitre d'un roman nouveau, et quels romans! Le burlesque à chaque instant menace de tourner au tragique: on dégaîne les épées, il pleut des coups de bâton. Déguisé en palefrenier, le roi s'élance sur une échelle qui doit le conduire auprès de sa belle; mais les échelons ont été sciés à l'avance, et voilà le galant par terre. Heureusement quelques-uns de ses compagnons faisaient le guet.
Une autre fois il s'agit encore d'une fenêtre; elle était au rez-de-chaussée, il n'y avait pas besoin d'échelle. Notre prince d'aventures arrive au milieu de la nuit, pousse le volet entr'ouvert et saute dans la chambre. Il court au plus pressé, c'est-à-dire au lit; la belle n'y était pas, mais bien un galant plus favorisé, un galant qui avait le poignet solide. Pourtant, l'obscurité aidant, Henri put s'échapper sans esclandre.
Moins heureux dans une autre circonstance, il perdit à la bataille son pourpoint et son haut-de-chausses, et dut s'enfuir dans un appareil trop primitif, en criant à l'aide.
Tout n'était pas profit, non plus, dans le métier d'ami du prince, et à deux ou trois reprises de hardis compagnons qu'il avait envoyés en reconnaissance emboursèrent pour le compte de leur maître de bonnes volées de bois vert.
Mais à quoi bon s'appesantir sur ces amours vulgaires? Faut-il nommer toutes ces femmes inconnues qu'énumèrent des compilateurs plus inconnus encore: Catherine du Luc, mesdemoiselles de Montagu et de Tignonville, la fille du président Rebours, mesdames de Petonville Aarssen, de Ragny, de Boinville, Le Clein et tant d'autres?
Il en est qu'une anecdote, une circonstance fortuite détachent de la trame banale de la chronique scandaleuse: c'est d'Ayelle, cette charmante Cypriote, aussitôt délaissée que séduite; dame Martine, femme d'un docteur de La Rochelle, à qui il fit oublier ses devoirs et le bonnet carré de son époux, ce qui lui valut des réprimandes publiques au prêche, mademoiselle de la Bourdaisière, fille d'honneur de la reine Louise, veuve de Henri III, qui l'occupa quelque temps, dans l'intervalle d'une de ses brouilles avec la marquise de Verneuil; la comtesse de Limoux, dont la faveur dura également le temps d'une lune rousse; l'abbesse de Vernon, qui, dit Bassompierre, «le gratifia d'un Souvenez-vous de moi qui ne le rendit pas plus prudent;» Catherine de Verdun, autre religieuse, «vrai ragoût de huguenot;» Louise Marguerite de Lorraine, qu'il eût peut-être épousée, «s'il n'avait, dit Sully, appréhendé la trop grande passion qu'elle témoignait pour sa maison, et surtout pour ses frères;» mademoiselle Paulet, «qu'il allait voir à l'hôtel de Zamet quand il fut assassiné en la rue de la Ferronnerie,» prétend Sauval; etc., etc.
Mais ne nous occupons que des figures qui appartiennent à l'histoire. Celles des amours de Henri IV qui y ont leur place marquée ne commencèrent qu'après son mariage avec Marguerite de Navarre, et pendant qu'il était retenu prisonnier à la cour de France.
Ce fut une union singulière que celle de Marguerite et de Henri de Navarre. Belle, spirituelle, enjouée, la jeune princesse eût pu prendre un ascendant sans contrepoids sur le coeur de son époux, ou tout au moins le fixer pour toujours, mais elle ne le tenta même pas. Elle se maria pour obéir à la politique de sa mère et ne changea rien à son genre de vie; or chacun connaît le genre de vie de la docte Marguerite: ses aventures avaient été au moins aussi nombreuses que celles de Henri; on ne comptait plus ses amants, et on disait tout bas à la cour que ses frères eux-mêmes avaient eu part à ses faveurs.