On en a fait une frénétique de luxure comme Messaline, une horrible empoisonneuse comme Lucrezia Borgia.

Mais la critique moderne[1] a fait justice de ces imputations absurdes, amoncelées sur elle par la haine des gens d'église, qui seuls alors écrivaient l'histoire. Elle a relevé toutes les contradictions et les impossibilités de cet échafaudage d'accusations monstrueuses qui s'étayaient les unes contre les autres, et de ce tissu d'horreurs sanglantes, il n'est resté que la démonstration nette, irréfutable et concluante de la supériorité des talents et du génie de cette femme.

Née dans une condition obscure, esclave dans sa jeunesse, sa ravissante beauté et les grâces de son esprit firent la plus vive impression sur le coeur de Chilpéric Ier. Ce prince lui sacrifia Audovère et Galsuinthe, ses deux épouses légitimes, et les trois fils qu'il avait eus d'Audovère. Leurs fins misérables ou violentes, on les a longtemps attribuées aux artifices et à la scélératesse de la favorite; c'est elle qui avait tout fait, tout préparé, tout exécuté; chaque coup de poignard partait de sa main blanche; dans sa monomanie meurtrière, on lui faisait égorger jusqu'au roi son mari et son seul protecteur.

Par contre, on n'avait que des paroles d'excuses et de ménagements pour les crimes bien autrement réels et positifs de Brunehaut, sa rivale. La reine d'Austrasie, il est vrai, fut toujours au mieux avec le haut clergé; elle trouva en lui un appui sûr dans le présent et un panégyriste dévoué pour l'avenir.

L'école historique moderne a replacé les choses à leur véritable point de vue. Brunehaut nous apparaît telle qu'elle fut, une princesse arrogante, impérieuse, à demi Romaine, s'acharnant à une lutte au-dessus de ses forces et de son génie contre l'indépendance farouche des leudes de l'Est.

Frédégonde, au contraire, sortie des rangs du peuple vaincu pour s'asseoir sur le trône de Neustrie, personnifie la résistance à l'élément étranger; la cause qu'elle défend, et qui triomphe avec et par elle, est celle de la nationalité française, dont les germes se développent déjà dans les provinces d'entre Seine et Loire.

Frédégonde a, sur la reine d'Austrasie, un autre avantage, celui du désintéressement; j'ajouterai même, si le mot ne sonnait pas étrangement à cette époque, celui de l'humanité. En opposition aux exactions, à la cupidité insatiable de Brunehaut, on aime à constater la noble conduite de la femme de Chilpéric, se dépouillant de ses joyaux et de ses biens pour soulager la misère et les souffrances générales dans une cruelle épidémie qui décima le royaume, en l'année 580.

Maintenant, quittons le terrain sévère de l'histoire pour rentrer dans le cadre de ce livre. Frédégonde, cette femme que Chilpéric aima toute sa vie d'un amour exalté, lui fut-elle fidèle? Aimoin et les moines qui ont écrit le Gesta Francorum lui donnent pour amant, du vivant de son mari, un des plus brillants officiers de la cour, Landry ou Landeric, et accusent celui-ci de l'assassinat du roi.

Ces deux imputations paraissent aussi peu justifiées l'une que l'autre.

Voici le récit d'Aimoin: «La reine, dit-il, venait de quitter Chilpéric qui se disposait à partir pour la chasse; elle entra dans une salle de bain, où elle attendait Landry. Le roi, revenant tout à coup sur ses pas, aperçut sa femme, et lui donna un léger coup de baguette par derrière. Frédégonde, croyant que c'était son amant qui l'avait touchée, dit, sans se retourner et en le nommant, qu'il n'était pas bien d'en user ainsi avec une femme comme elle; puis, elle ajouta en riant qu'il n'agissait pas en galant homme, en l'attaquant par trahison. Le roi, confondu, s'éloigna sans lui parler; mais la reine, ayant tourné la tête, le reconnut, et prévoyant à quelles extrémités la jalousie le porterait, elle décida Landry à assassiner son maître, en lui rapportant ce qui venait de se passer et en lui faisant sentir que ce crime était leur seule chance de salut.»