Il n'est pas besoin de relever toutes les invraisemblances de cette fable. Comment admettre que le prince outragé, dont la patience et le sang-froid n'étaient pas les vertus dominantes, ait pu s'éloigner sans mot dire, au moment où le hasard lui révélait la liaison criminelle de sa femme? Il faudrait supposer à ce barbare la dignité et le bon ton d'un de nos raffinés de civilisation. D'ailleurs, Frédégonde avait tout à craindre et rien à espérer de la mort de son époux. Elle demeurait seule, chargée de la tutelle d'un enfant de quatre mois, pressée de tous côtés par des ennemis furieux.

Réduite à cette extrémité, la reine se montra à la hauteur du danger. Comme Marie-Thérèse enflammant d'enthousiasme les magnats de Hongrie et les ralliant à la cause de son fils, nous la voyons, à la journée de Soissons, parcourir les rangs de l'armée, haranguer les soldats et faire passer dans l'âme de chacun d'eux la confiance et l'espoir. Elle met à leur tête ce Landry dont les talents militaires lui assurent la victoire.

Blanche de Castille, la chaste mère de saint Louis, n'hésita pas en pareille circonstance à employer les bras du comte de Champagne dont elle avait repoussé l'amour. Pourquoi donc la veuve de Chilpéric aurait-elle refusé les services d'un capitaine dévoué et habile, qu'une calomnie posthume s'est plu ensuite à transformer en séducteur et en meurtrier?

Le triomphe définitif de l'armée neustrienne assura le repos et la gloire du règne de Frédégonde pendant la minorité de son fils. Elle mourut dans tout l'éclat d'un trône affermi et pacifié, à l'âge de cinquante-quatre ans, ayant conservé jusqu'à cet âge toute sa grâce et toute sa beauté. Femme, reine et mère, Frédégonde nous paraît irréprochable, de tous points. La dissolution des moeurs de Brunehaut, au contraire, est attestée par tous les historiens; elle causa la ruine de la monarchie austrasienne; et pour garder le pouvoir, on la voit, octogénaire, livrer à une débauche précoce ses deux petits-fils qu'elle ne tarde pas à faire égorger, quand ils essaient de secouer son joug odieux.

Franchissons sans autre transition l'espace de plusieurs siècles qu'une nuit épaisse enveloppe, et arrêtons-nous devant une touchante figure que tour à tour le drame et le roman ont popularisée. Agnès de Méranie, qui a inspiré à M. Ponsard une de ses meilleures pièces, ne fut pas la maîtresse de Philippe-Auguste; mais son union avec ce prince ayant été déclarée illégitime par les foudres toutes-puissantes de la Papauté, on ne peut guère la considérer que comme une de ces épouses morganatiques dont nous parlions tout à l'heure. L'histoire des amours de Philippe et d'Agnès est triste et curieuse. Après la mort d'Isabelle de Hainaut, sa première femme, le roi de France avait demandé la main de la fille du roi de Danemark, Waldemar Ier, la princesse Isemburge. Elle lui fut accordée et le mariage se célébra en grande pompe à Amiens. Mais cette union n'eut point de lune de miel; au lendemain de la première nuit de ses noces, le roi quitta brusquement sa nouvelle épouse et refusa de la revoir. Que s'était-il passé dans le royal tête-à-tête? C'est un mystère que le temps n'a point éclairci.

Dans la procédure qui eut lieu à l'occasion de la dissolution de ce mariage, le roi n'arguë d'aucune imperfection physique, il n'élève aucun soupçon sur la chasteté d'Isemburge; il déclare seulement ressentir pour elle un éloignement insurmontable, et comme il fallait un prétexte aux évêques de son royaume pour rompre le lien religieux qui l'engageait, il allègue une prétendue parenté avec elle sans même en fournir la preuve. Son clergé, obéissant à ses désirs, prononça la nullité du mariage.

Presque aussitôt il épousait Agnès, fille du duc Berthold de Méranie, dont il s'était épris à la simple vue d'un portrait. Cette union, que l'amour des deux époux eût rendue si heureuse, ne tarda pas à être troublée. Le pape Célestin, et après lui son successeur Innocent III, un des plus énergiques pontifes du moyen âge, refusèrent de sanctionner le divorce prononcé par les prélats français.

Vainement le roi de France essaya de lutter contre le pouvoir formidable qui prétendait rendre toutes les couronnes vassales de la tiare: le légat du Pape assembla un concile à Lyon, excommunia Philippe, et mit le royaume en interdit.

L'amant d'Agnès ne se laissa pas abattre par cet anathème, arme terrible alors; il fit casser par le parlement la décision du concile et saisir le temporel des prélats qui l'avaient condamné.

A ce jeu il eût perdu sa couronne, si Agnès, voyant l'isolement se faire autour du monarque impuissant à lutter contre les superstitions de son temps, ne s'était décidée au plus douloureux des sacrifices. Elle craignit de causer la perte de Philippe-Auguste et se retira dans un couvent où elle mourut de chagrin la même année.