Deux garçons de restaurant, en effet, suivaient M. Gandelu fils, chargés de mannes immenses, pleines de provisions.
En tout autre circonstance, André eût été furieux de cette invasion de victuailles, de cette perspective d'un déjeuner qui allait durer au moins deux heures, et mettre tout sens dessus dessous dans son atelier.
Mais, en ce moment, il en était à bénir l'inspiration du jeune M. Gaston; il le trouvait beau, aimable, spirituel, et c'est de la meilleure grâce du monde qu'avec l'aide de Zora-Rose il débarrassait sa grande table, pour qu'on y dressât le couvert.
Seul, le jeune M. Gaston ne faisait rien, il pérorait.
—Ah!... mes chers bons, disait-il, vite il faut que je vous en conte une forte!... Imaginez-vous que le marquis de Croisenois, Henri, un de mes intimes amis, fonde une société industrielle.
André faillit lâcher une carafe qu'il tenait.
—Qui vous l'a dit? demanda-t-il vivement.
—Parbleu?... une grande affiche jaune qui le crie à tous les passants. Mines de Tifila, société en commandite! Non, j'en ferai une maladie. Capital: quatre millions! Pas dégoûté, le marquis. Farceur! Et du pain?
La figure du jeune peintre trahissait un si complet ébahissement, que M. Gandelu fils éclata de rire.
—Pas vrai, qu'elle est drôle?... reprit-il. On dirait que vous attendez l'omnibus de Chaillot. Voilà juste comment je suis resté devant cette diablesse d'affiche, le bec grand ouvert. Croisenois directeur d'une compagnie!... Ah!... il va me la payer! J'aurais lu dans un journal que vous étiez nommé pape, que je n'aurais pas été plus ébaubi. Mines de Tifila! As-tu fini! Tifila!... On ne nous la fait plus, ah! mais non! Les actions sont de 500 francs. C'est pour rien, parole d'honneur! mais je n'ai pas de monnaie sur moi, vous passerez après le demi-terme...