Son visage, enflammé le moment d'avant de tous les feux de la colère et de la haine, avait recouvré sa placidité accoutumée, et c'est de son geste habituel qu'il ajustait ses lunettes.

J'espère, monsieur le marquis, reprit-il, que vous excuserez cette longue, mais indispensable préface.

Cette introduction est, comme qui dirait le côté romanesque. Écoutez maintenant la partie réelle... et pratique.

Sachant tout ce que l'attitude imprime d'autorité à la parole, B. Mascarot se leva de nouveau et vint s'adosser à la tablette de la cheminée.

Ses lunettes, il est vrai, cachaient ses yeux; mais il se dégageait de toute sa personne comme un fluide magnétique, émanation subtile de son énergique volonté, qui commandait, qui imposait l'attention.

—En cette nuit dont je vous parle, monsieur le marquis, reprit-il, nous avons, mes amis et moi, rompu violemment les liens de la morale et de l'honneur, nous avons secoué toutes les tyrannies du devoir. Et le plan qui était sorti entier et complet de mon cerveau, je puis vous le développer en me servant des expressions que j'employais il y a vingt ans pour l'exposer à mes amis.

Vous devez le savoir, marquis, lorsque l'été s'avance il n'est plus une cerise qui ne renferme un ver. Les plus belles, les plus rouges, les plus fraîches en apparence, sont celles dont l'intérieur, si on les ouvre, est le plus infecté.

De même, dans une société raffinée comme la nôtre, il n'est pas de famille,—je dis pas une, entendez-moi bien,—qui ne cache en son sein quelque plaie secrète, quelque mystère de douleur, de ridicule ou de honte.

Maintenant, supposez un homme connaissant le secret de tous les autres.

Celui-là ne sera-t-il pas le maître du monde? Ne sera-t-il pas plus puissant que le plus puissant monarque? Ne disposera-t-il pas, selon son caprice et sans contrôle possible, de tout et de tous?