Si souvent et si diversement il avait entendu parler de la «tant belle ville,» comme dit la vieille chanson huguenote, qu'il éprouvait comme une vague terreur à mesure qu'il en approchait.
Poitiers n'est pas précisément la cité la plus gaie de France. Plus d'un étudiant de l'École de droit y bâille, soupirant lorsqu'il songe à Paris. Le pavé est détestable, les rues sont étroites et tortueuses, les maisons, hautes et noires, semblent dater de dix siècles. Cependant, Norbert fut ébloui.
Pendant que la charrette traversait la ville au pas, crainte d'accident, il crut voir aux devantures des boutiques toutes les merveilles des Mille et une Nuits.
C'était jour de foire, et il était stupéfait du mouvement, étourdi du brouhaha de cette cohue. Peut-être ne s'imaginait-il pas que la terre eût tant d'habitants.
Telle était sa préoccupation qu'il ne s'aperçut pas que le cheval s'arrêtait de lui-même devant une maison ornée des panonceaux d'un notaire. Son père dut le secouer comme s'il eût été endormi.
—Nous sommes arrivés! lui criait-il.
Ils descendirent, mais la pensée de Norbert courait la ville.
C'est machinalement qu'il aida à décharger les sacs. Il ne remarqua pas l'empressement presque respectueux du notaire à leur entrée. Il n'entendit pas un mot de l'interminable conversation qu'eurent son père et l'officier ministériel, cherchant ensemble l'emploi le plus avantageux des fonds.
Enfin, le duc sortit de l'étude, emmenant son fils.
Ils allèrent remiser charrette et cheval à une grande auberge près du champ de foire, et déjeunèrent d'un morceau de lard et d'un verre de vin aigre, sur un coin de la table de la salle commune, entre des valets de charrue qui débattaient un marché et deux toucheurs de bœufs qui achevaient de se griser.