Depuis plus d'un an déjà les jeunes paysannes le lorgnaient du coin de l'œil et rougissaient jusqu'aux oreilles quand il leur adressait la parole, mais il était bien trop naïf pour s'en apercevoir.

Après la messe, il accompagnait son père qui allait inspecter les travaux de la semaine, ou il obtenait la permission de tendre des pièges aux oiseaux.

Chez lui, pas la moindre notion de la vie réelle, du monde, de la société, nulle idée des rapports des hommes entre eux, de la valeur de l'argent, rien.

Un peu effrayé de la vivacité de son intelligence, son père s'était ingénié à épaissir les ténèbres autour de sa pensée.

Tel était exactement Norbert, quand un soir son père lui commanda de s'apprêter à le suivre le lendemain à Poitiers.

Le duc de Champdoce avait reçu la veille le prix d'une coupe et touché des fermages importants, et il s'agissait de placer cet argent, car il ne laissait guère ses capitaux oisifs.

S'il se faisait accompagner de son fils, c'est qu'il commençait à sentir l'impérieuse nécessité de l'initier au maniement de l'immense fortune qu'il lui laisserait, à la charge de la tripler.

Ils partirent de bon matin, dans une de ces petites charrettes suspendues qu'on rencontre sur toutes les routes du Poitou, véhicules incommodes dont le siège mobile se balance à l'extrémité de quatre fortes courroies.

Ils avaient sous leurs pieds près de quarante mille francs en argent, charge si lourde que les ressorts pliaient et qu'à toutes les côtes il fallait descendre pour soulager le cheval. Norbert était radieux.

Il y avait plus d'un an qu'il brûlait de voir Poitiers, dont Champdoce, cependant, n'est éloigné que de cinq lieues.