Les durs travaux auxquels il était astreint avaient donné à ses muscles une rare vigueur, sans pourtant altérer l'élégance de sa taille, et ses mains, sous leurs callosités, gardaient une rare perfection de formes.

C'était d'ailleurs un parfait sauvage.

Tenu par son père dans la dépendance la plus étroite, il ne s'était jamais éloigné d'une lieue du château.

Pour lui, le bourg de Bivron, avec soixante maisons, sa mairie, sa petite église et sa grande auberge, était un séjour de délices, de tumulte et de bruit.

Il n'avait pas en sa vie parlé à trois étrangers, et les nombreux ouvriers qu'employait le duc de Champdoce le redoutaient bien trop pour oser prononcer devant son fils un mot capable de l'éclairer ou de le faire réfléchir.

Ainsi élevé, Norbert ne pouvait concevoir une existence autre que la sienne. S'éveiller au chant du coq, travailler jusqu'à la nuit courbé sur le sillon, dormir à poings fermés après un bon souper, devait lui paraître la seule fin de l'homme ici-bas.

Pour lui, le bonheur c'était d'obtenir de belles récoltes; le malheur c'était d'avoir ses blés versés ou ses vignes gelées.

Cependant il avait ses distractions.

La grand'messe, chaque dimanche, était presque une fête pour lui. Il en rapportait des petits morceaux du pain bénit qui se distribue parcimonieusement, haché menu dans une grande corbeille proprement entourée d'une serviette.

Il prenait plaisir à voir sur la place, à la sortie, les groupes endimanchés; il s'arrêtait devant quelque jeu de tourniquet ou s'émerveillait du casque emplumé d'un charlatan débitant son boniment du haut de sa voiture.