Qu'est-ce que cela signifiait sinon qu'on était pris de pitié en le voyant soumis au despotisme sans contrôle de cet homme qui était son père?

Pour comble, tous ces heureux du monde étaient entourés de jeunes gens de son âge, leurs fils. Toutes les tortures de la jalousie le poignaient jusqu'aux larmes lorsqu'il se comparait à eux. Parfois, lorsqu'il revenait du labour, marchant devant les bœufs, l'aiguillon sur l'épaule, il se croisait avec quelqu'un d'entre eux monté sur un joli cheval.

Dans ces rencontres, ceux qui le connaissaient lui criaient:

—Bonjour, Norbert!

Et ce salut amical lui paraissait insultant.

Ces jeunes gens lui semblaient insolents comme le bonheur, il les haïssait.

Quelle pouvait bien être leur existence, à la ville, où ils retournaient aux premiers froids, pendant que lui s'employait aux semailles? comment s'écoulait leurs heures oisives; que faisaient-ils? Voilà ce qu'il ne pouvait imaginer, et son ignorance se perdait en conjectures absurdes.

Ce que jusqu'alors il avait entendu appeler le plaisir ne représentait à son imagination rien qu'il enviât. Les campagnards appelaient s'amuser, aller s'enfermer dans une salle d'auberge; ils y buvaient des quantités énormes de vin, criaient, se disputaient et souvent, à la fin, se battaient.

Les autres, il le comprenait fort bien, devaient avoir d'autres distractions bien plus raffinées, une gaîté toute différente que celle de l'ivrogne regagnant son logis en chantant. Mais quoi?

Derrière ce désert tracé autour de lui par la volonté paternelle, il sentait s'agiter un monde, pour lui merveilleux comme l'inconnu. Que s'y passait-il? Cela ne se devine pas.