—J'ai fait mon devoir, reprit-il d'un ton plus calme, à vous de faire le vôtre. Je n'avais pas quinze cent mille francs, quand résolûment je me suis mis à l'œuvre, je viens de vous dire ce que j'ai maintenant. Vous m'imiterez. Vous épouserez quelque jeune fille riche qui vous donnera un fils que vous élèverez à la dure, comme je vous ai élevé. En vivant comme moi, vous devrez léguer à ce fils de douze à quinze millions. Qu'il nous imite et il laissera lui-même à ses fils une fortune royale. Voici ce qui doit être, ce qui sera, il le faut, je le veux.
Cette fois, Norbert comprenait, et s'il se taisait, c'est qu'il était tout étourdi de cette confidence étrange.
—C'est une pénible tâche que j'offre à votre dévouement, continuait le duc, mais c'est celle de tous les chefs d'illustres familles. Qui veut fonder une grande maison doit vivre dans l'avenir et non dans le présent, s'oublier pour ne songer qu'à sa postérité.
Certes, il est des moments où les instincts mauvais ou frivoles se réveillent et se révoltent; on les étouffe et on les dompte en se représentant sans cesse la grandeur du but où on tend. Ainsi ai-je fait. C'est pour mes descendants et par eux, pour ainsi dire, que j'existe. Je vis par la pensée la vie de splendeurs qu'ils nous devront.
En vérité, Norbert croyait rêver.
—Vous m'avez vu, poursuivait M. de Champdoce, disputer des heures entières pour un misérable louis, c'est que je disais que ce louis, mes descendants, quelque jour, le jetteraient noblement à un pauvre, du haut de leur carrosse. De tout ce que j'amasse, je fais ainsi emploi pour eux. L'an prochain, je vous conduirai à Paris, et vous visiterez l'hôtel que nous y avons. Là, vous verrez des tapisseries comme on n'en trouve plus, des meubles uniques, des chefs-d'œuvre des plus grands maîtres. Cet hôtel, je le garde, je le soigne, je l'embellis, comme l'amoureux le logis qu'il destine à sa fiancée. C'est que je le destine à nos enfants, Norbert, aux Dompair de Champdoce de l'avenir.
C'est avec l'accent du triomphe qu'il s'exprimait; tout ce qu'il dépeignait, il le voyait réellement.
—Si je vous ai parlé ainsi, reprit-il d'un ton qui ne souffrait pas de réplique, c'est que vous êtes en âge d'entendre la vérité. Je viens de vous dicter la règle de conduite de votre vie. Vous voici un homme, mon fils, et vous devez vous accoutumer à agir volontairement, comme vous avez agi jusqu'ici pour me complaire. J'ai dit. Demain matin, vous chargerez vingt-cinq pochées de blé que j'ai vendues à la minoterie de Bivron... Vous pouvez vous retirer.
Norbert se retira en chancelant.
Comme tous les despotes déshabitués de la contradiction, le terrible gentilhomme n'admettait pas que sa volonté pût être l'objet, non d'une résistance, mais seulement d'une hésitation.