Le jeune homme ne répondit pas.

Monsieur le duc votre père, continua Dauman, a une fière chance d'avoir un fils comme vous. Ah! j'en sais qui voudraient être aussi heureux que lui. J'en connais plus d'un dans Bivron, qui souvent ont dit à leurs enfants: «Prenez donc exemple sur monsieur le marquis. Regardez s'il boude le travail et s'il a peur de se durcir les mains. Et pourtant il est noble, lui, il a de bonnes rentes, il ne tiendrait qu'à lui de se croiser les bras.»

Un cahot de la charrette coupa la parole à «l'homme de loi», mais il ne tarda pas à reprendre:

—C'est qu'il n'y a pas à dire, il n'en est point qui vous vaillent. Tout à l'heure, je vous regardais monter vos poches de blé, elles n'avaient pas l'air de peser sur votre dos plus qu'une plume. A part moi, je me disais: «Quelles épaules! quelle poigne!...»

A une autre époque, Norbert eût été très sensible à cet éloge d'une vigueur dont il aimait à faire montre. En ce moment elle lui déplut et l'irrita autant qu'une insulte.

Le brutal et inutile coup de fouet dont il sangla son limonier trahit sa colère.

—Allons, monsieur le marquis, poursuivit Dauman, le proverbe a bien raison: «Bonne vie fait bonne santé et bourse pleine.» C'est ce que je réponds à ceux qui essayent de vous railler, parce que vous êtes sage comme une demoiselle. Cela vaut un peu mieux que d'imiter un tas de godelureaux et de jolis cœurs de ma connaissance, amis du billard, de la ribote et du reste, qui jouent, qui ont des maîtresses, qui font la vie, quoi! qui s'amusent!

Tout ce verbiage, débité d'une voix fade, exaspérait Norbert.

—Eh!... je ferais comme eux, si je pouvais, s'écria-t-il.

—Plaît-il?... interrogea le président, qui avait parfaitement entendu.