Possédant toute la confiance de ses maîtres, il n'ignorait rien des dissentiments qui séparaient le père et le fils. Il connaissait leur violence à tous deux, et savait qu'une femme se dressait entre eux, qui les animait l'un contre l'autre.
Témoin de l'emportement de M. de Champdoce quand il avait frappé son fils, Jean avait été confondu lorsqu'il avait vu reparaître Norbert. Avec quelles intentions revenait-il?
Enfin, appelé par ses occupations près des bâtiments, il avait vu Norbert lancer dans la cour un verre dont le contenu s'était répandu sur le sol.
Toutes ces circonstances réunies en faisceaux paraissaient au vieux domestique, si graves, si formellement accusatrices que, dès que le duc fut déposé dans son lit, il descendit à la salle commune, persuadé qu'il y trouverait quelque indice.
La bouteille contenant le vin du duc était encore sur la table, aux trois quarts vide. Comment expliquer ce fait?
Avec une grande circonspection, il versa dans le creux de sa main quelques gouttes, qu'il dégusta et rejeta aussitôt. Le vin conservait tout son bouquet et ne donnait aucun arrière-goût.
N'importe. Obéissant à l'inspiration de son dévouement, Jean s'empara de la bouteille, et, sûr de ne pas être observé, la porta à sa chambre où il la cacha.
Cette précaution prise, il courut recommander à Méchinet de ne pas quitter le duc une minute, jusqu'à l'arrivée du médecin, et, sous le premier prétexte qui lui vint à l'esprit, il sortit pour se mettre à la recherche de Norbert.
Deux heures durant, il battit en tous sens les environs: en vain.
Découragé, il regagnait le château par le sentier de Bivron, quand, à la lisière du bois, sur le revers d'un fossé, il crut distinguer une forme humaine.