C'est ainsi que, depuis trois ans, il n'est pas passé moins de cent quatre-vingts commis et expéditionnaires dans le bureau de M. Izarn; il en est resté dix-huit; mais aussi quels piocheurs! Chacun d'eux est de la force de dix employés-vapeur. Aussi n'avancent-ils jamais. Ils sont là à vie.
On sait trop bien que si on venait à les perdre, on ne les remplacerait pas. L'avancement même de M. Izarn, qui sera chef de division avant qu'il soit trois ans, ne les fera pas rentrer dans le droit commun. Il les léguera à son successeur.
On cite de M. Izarn, pour se défaire des employés qui ne lui vont pas, des traits héroïques.
Vers 1867, on lui envoya un commis principal qui était le plus paresseux et le plus inexact des bureaucrates; au bout de huit jours il en était positivement excédé. Le nouveau venu entravait le travail, débauchait ses camarades et leur soufflait l'esprit d'insubordination. M. Izarn demanda d'abord son changement; il ne lui fut point accordé.
Alors il proposa purement et simplement la destitution de ce cancre. Par malheur ce cancre était bien en cour, si bien qu'il fut maintenu envers et contre son chef de bureau.
Le pauvre chef était au désespoir.
N'osant plus attaquer le taureau par les cornes, il employa mille petits moyens pour se dépêtrer de ce commis impossible. Il répandit, c'est un fait avéré, des bruits étranges sur le malheureux; il insinua que ce pouvait bien être un agent secret de quelque pouvoir occulte, espérant ainsi le faire malmener et renvoyer par ses collègues.
La ruse ne réussit pas, et, dans son exaspération, M. Izarn alla jusqu'à lui susciter un duel. Le commis principal en sortit sain et sauf.
C'est alors que M. Izarn fit voir de quoi il était capable. Du jour au lendemain il changea de tactique…
Et trois mois après le cancre était nommé sous-chef dans un autre service.