Entre les hommes, cependant, il faut un observateur pour deviner ces sous-entendus. Mais de femmes femmes, quelle hauteur d'un côté, quelle humilité révoltée de l'autre!
En dehors de l'Équilibre, il y a tout un ministère en jupons; il y a madame la directrice et madame la cheffe de division, la cheffe de bureau et la sous-cheffe; le reste ne compte pas. On invite parfois la femme du commis principal, qui ce jour-là met sur son dos trois mois des appointements de son mari, mais c'est une exception.
Quant aux commis et aux expéditionnaires, on a soin, si on les invite, d'oublier mesdames leurs épouses.
La hiérarchie féminine est toujours une puissance, et l'employé de l'Équilibre arrivé par les femmes prouve que les jeunes gens qui vont dans le monde n'ont pas tort.
Par malheur le beau sexe est mauvais juge des capacités, et les dignitaires qu'il fait ne payent souvent que de mine. Ce n'est pas au théâtre seul que l'emploi des jeunes premiers va s'effaçant de jour en jour. Caldas, qui fréquentait peu les salons administratifs, ne put observer ces choses que de loin. Il n'espérait point arriver par les femmes; comme il visait haut cependant, il cherchait à se rendre bien compte de tous les rouages de l'immense machine bureaucratique. A ses instants perdus il la démontait, cette machine, pour son instruction particulière, à peu près comme on démonte un tourne-broche.
Il y découvrit un mouvement très-simple, fonctionnant très-régulièrement, mais surchargé et entravé par beaucoup de ressorts inutiles et d'engrenages superflus. Peut-être l'Administration n'a-t-elle pu éviter ces mille et une complications dans son mécanisme. Dans les bureaux, qui véritablement sont restés les mêmes depuis Colbert, il s'est toujours trouvé des hommes qui ont su exploiter à leur profit les besoins du moment. La nécessité passée, le bureau créé reste, et pour lui donner alors une apparence d'utilité, on détourne les affaires et on les y fait passer, à peu près comme on fertilise un champ en saignant une rivière.
Le nombre toujours croissant des services tient encore à deux causes:
A la manie qu'a la petite bourgeoisie de pousser ses enfants dans l'Administration. Elle croit leur avoir donné un état libéral quand elle leur a posé une plume derrière l'oreille. Le négociant enrichi s'imagine grandir dans son héritier quand il a réussi à le faire entrer au ministère. Ce fils ira dans le monde officiel, il sera un personnage. Et la croix d'honneur! il est sûr de l'avoir dans un temps donné.
Les ministères assiégés se défendent comme ils peuvent, ils multiplient les obstacles devant leurs portes. Ils font tout pour décourager; ils exigent des titres nouveaux; ils augmentent chaque année la difficulté des examens. L'ardeur ne se ralentit pas. Cependant les ministères semblent crier:
«Bourgeois mesquins, gardez donc vos enfants. N'en savez-vous donc que faire? L'agriculture manque moins de bras que de têtes. L'industrie a besoin de renforts? le commerce va croissant tous les jours. Que me chantez-vous donc avec votre profession libérale. L'homme qui gagne six mille francs par an dans un bon métier est financièrement plus riche que l'employé appointé à dix mille. Je ne peux pas vous enrôler tous, il faut bien qu'aux administrateurs il reste quelques administrés.»