—J'avoue, répondit Caldas, qu'en entrant ici je ne m'attendais pas à coudoyer des millionnaires.

—Il n'y a pas de millionnaires précisément, continua Lorgelin, mais beaucoup de gens aisés: des timides qui redoutent les luttes de la vie, des paresseux que le travail effraie, des cerveaux faibles qui ne supporteraient pas l'ivresse de la liberté, éternels enfants qui ne sauraient marcher sans lisières du berceau à la tombe, enfin la tourbe des imbéciles incapables de faire autre chose que ce labeur automatique. Eh bien! par le fait seul de leur fortune, ces gens arrivent. L'administration aime les employés aisés.—Si je donne des appointements insuffisants, dit-elle, c'est que j'entends bien qu'on ne vive pas seulement des appointements.

—Il est positif, dit Romain, qui songeait, à ses cent francs par mois, qu'il est difficile de se tirer d'affaire avec ce que l'on gagne.

—Dites impossible, et pourtant plus de la moitié des employés réalisent ce miracle. Vous vous plaignez! vous, jeune homme. Songez à ce que peut faire l'employé marié. Avez-vous pénétré dans un de ces tristes intérieurs? Le mari, au sortir de son bureau, prend à peine le temps de manger; c'est alors que commence sa nouvelle existence, son existence nocturne. Il tient des livres pour une maison de commerce, donne des leçons de n'importe quoi, même de français, reçoit les contremarques à la porte d'un théâtre, ou râcle de la contrebasse dans une guinguette de barrière. J'en sais un qui tient un bazar à treize et vingt-cinq. La femme, de son côté, exerce une petite industrie: elle est mercière ou entrepreneuse de confections pour un magasin. Quand ma mère vivait, moi, j'étais correcteur d'un journal du matin; je doublais ainsi mes appointements, mais j'ai perdu mes yeux.

—Peut-être, interrompit Caldas, y aurait-il moyen de supprimer toutes ces misères.

—Et lequel?

—Doubler les appointements et tripler le travail. Nous sommes huit dans mon bureau, je parie qu'à trois nous faisons la besogne. Qu'on en congédie cinq, et qu'on répartisse leurs traitements entre les autres.

M. Lorgelin se mit à rire:

—Mon cher enfant, dit-il, il n'est pas un jeune surnuméraire qui n'ait fait ce raisonnement après huit jours de présence. Je vous engage cependant à le garder pour vous. Diminuer les traitements et accroître le nombre des employés, c'est l'essence même de l'administration. Restreindre les places, malheureux! Que feriez-vous des nullités, des déclassés, et des cousins des grands personnages? C'est pour eux qu'on a créé le ministère de l'Équilibre, dont le besoin, croyez-moi, ne se faisait pas autrement sentir. Il y a, voyez vous, deux catégories d'employés: ceux que la prévoyance étroite de la famille y case au sortir du collège, parce qu'il faut bien qu'un jeune homme fasse quelque chose, et ceux dont la vocation ne se révèle que vers la trentième année, les fruits secs de toutes les carrières, les naufragés de toutes les tempêtes. A votre sens, de ces deux variétés du genre bureaucrate, quelle est celle qui se produit avec le plus d'avantages?

—Oh! dit Romain, si j'étais entré à dix-huit ans, je serais déjà sous-chef.