—Vous seriez probablement encore expéditionnaire, mon cher. On n'est pas jeune impunément. A vingt ans vous auriez évidemment donné plus d'un coup de canif dans le contrat qui vous lie à l'administration, vous auriez fait des écoles; et lorsqu'à trente ans, riche d'expérience, l'ambition vous aurait saisi, un dossier accablant vous eût à tout jamais cloué au banc de votre galère.
Caldas ne put s'empêcher de sourire de l'emphase de son collègue à cheveux gris.
—Je vous comprends, fit M. Lorgelin, vous trouvez que j'emploie de bien grands mots pour de bien petites choses. Ne vous y trompez pas; il s'agit de la vie. Rien ne se perd ici. Les suites d'un bal masqué en 1822 ont empêché l'an dernier la nomination d'un homme de soixante ans. Ouvrier de la dixième heure, vous avez tous les avantages: vous ne traînez pas le boulet de votre passé et vous ne gâcherez pas sans le savoir votre avenir; vous êtes vierge et fort.
Ces sombres réflexions n'attristèrent point Caldas. Il n'y vit que le pessimisme d'un homme échoué.
—J'accepte, lui dit-il, votre horoscope; espérons que je ferai mon chemin.
—Que vous le fassiez ou non, répliqua Lorgelin, vous êtes un homme perdu.
—Perdu! fit Romain.
—Oui, si vous ne trouvez en vous la force de réagir contre l'administration. Ah! vous croyez que dans dix ans vous serez encore ce que vous êtes, vous croyez qu'on respire impunément cette atmosphère de bureau qui stupéfie comme l'opium, qu'on peut exister à la façon des taupes, claquemuré au milieu des paperasses, tant que le soleil est à l'horizon, lié à quelque besogne écoeurante, et dont souvent je vous défierais de m'expliquer l'utilité. Libres, les autres hommes pensent et agissent; s'ils font un effort, le succès les récompense ou l'espoir les console du revers; pour nous, rien, ni lutte, ni espoir; le même résultat attend le travailleur et le paresseux. On confond la nullité et le mérite; où est le juge? Quoi que vous fassiez, votre sort est écrit. La vie du bureaucrate est un programme tracé à l'avance. Nous le connaissons, et l'on appelle cela avoir son existence assurée! C'est cependant cette assurance contre les risques de la vie qui détruit l'homme chez l'employé, qui lui ôte, pièce à pièce, l'individualité, l'énergie, parfois l'intelligence. L'homme libre vit, l'employé végète. Et c'est pour cela que je vous répète: Réagissez contre l'administration!
—Mais qu'appelez-vous réagir? demanda Caldas.
—Agir en sens inverse de votre abrutissement.