—Oh! fit Caldas, qui se voyait par la pensée revêtu de l'habit vert des académiciens ou du pantalon gris-souris des eaux et forêts.

—Je dis qu'il nous faut l'uniforme, et je le prouve, reprit Cassegrain, sans tenir compte de l'interruption. Qu'est-ce qu'un employé? Un soldat, mais un soldat incomplet, puisque rien ne le distingue du bourgeois. Complétez-le. Donnez-lui un képi, un bonnet à poil, un casque, quelque chose enfin, et vous doublez sa valeur et son importance. Tenez, moi qui vous parle, j'ai proposé pour le ministère de l'Équilibre un costume qui nous mettrait au premier rang: pantalon de casimir vert-clair, tunique bleu-de-roi avec revers jaunes, passepoils amarante et broderies d'argent figurant des plumes entre-croisées; l'épée d'acier et le claque à plumes blanches: qu'en dites-vous?

—Je dis que ce serait fort pittoresque.

—Vous avez trouvé le mot, dit l'innovateur enchanté; mais ce n'est pas tout. J'ai là le plan d'un projet grandiose qui assimile chaque ministère à un corps d'armée. Qu'est-ce que le ministre? un maréchal de France commandant plusieurs divisions. Laissez-lui donc son titre alors. Partant de ce principe, l'expéditionnaire est un simple soldat, soldat administratif, le commis un caporal, le commis principal un sergent, le sous-chef un lieutenant (sous-chef, lieutenant, ces deux mots veulent dire la même chose); un chef de bureau est un capitaine, toujours administratif (capitaine, chef, même étymologie, caput, tête).

—Vous m'intéressez prodigieusement, dit Caldas.

—Je vois dans vos yeux que vous allez imprimer tout cela, continua Cassegrain; mais attendez la fin. J'ai là de quoi enchaîner à tout jamais l'hydre des révolutions. J'ai résolu d'un seul coup le problème jusqu'alors insoluble de l'ordre social. Et c'est simple! simple comme l'oeuf cassé de Colomb. Faites porter à chaque Français l'uniforme de sa profession, enrôlez les citoyens, donnez une bannière à chaque corps d'état; vous aurez ainsi le régiment des Boulangers et celui des Couvreurs, le régiment des Cordonniers, des Médecins, des Marchands de nouveautés, des Apothicaires et des Journalistes.

—Oh! oh! fit Romain.

—J'ai rêvé plus encore. A chaque Français je donne un numéro matricule qui devient son nom de famille et simplifie la tenue des registres de l'état civil: on ne sera plus M. Caldas ou M. Cassegrain; appellations qui, soit dit en passant, n'éveillent que des idées triviales; on sera monsieur trois mille sept cent quarante, ou monsieur cent mille cent soixante-treize. C'est là, Monsieur, une des inévitables conséquences de notre immortelle révolution de 89; c'est l'égalité devant le chiffre.

—Allons donc! dit Caldas, celui qui n'a que vingt sous ne sera jamais l'égal de celui qui a cinq francs.

—J'ai prévu l'objection, car je mets à la tête de cette France nouvelle une administration universelle qui perçoit les revenus de la terre, de l'industrie et du travail, et qui donne à chacun tant par mois.