Lorsque, avant de faire une dépense inutile, et ce sont les plus entraînantes, le pauvre garçon pèse et soupèse son budget, ils l'étourdissent sur l'avenir, ils font luire à ses yeux des ressources inattendues, des augmentations qui n'arriveront jamais, des gratifications sur lesquelles il ne faut, hélas! guère compter.
Ces audacieux l'endoctrinent de théories étranges. Ils affirment que le crédit pose un homme, et qu'on est considéré en raison directe de ce que l'on doit.
«Allons, Monsieur, prenez cette montre, non pour savoir l'heure, mais pour cette chaîne d'or qui fait si bien au gilet.
«Prenez ce vin que je vous vends plus cher que le marchand au détail.
On a toujours de l'économie à acheter en gros.
«Prenez ces livres à prime; rien que la prime en représente la valeur, et la prime ne vaut rien. Demandez, achetez, prenez!»
Et l'employé se laisse séduire. Il achète sous prétexte qu'il payera à la longue, sans s'en apercevoir. C'est plus cher, mais c'est plus mauvais.
On en a vu, hélas! qui achetaient pour revendre, et ici commencent les opérations irrégulières qui conduisent au déficit chronique et à l'abîme.
Le commis Chabannette est un exemple vivant de cette existence de désordre en partie double.
Un jour qu'il avait envie de faire une partie fine et qu'il était sans argent, le démon lui apparut sous les traits du courtier en horlogerie. Chabannette souscrivit pour trois cent cinquante francs de billets, payables de mois en mois, et se trouva ainsi propriétaire d'une superbe montre, dont le soir même l'administration du Mont-de-Piété de Paris lui donnait en rechignant deux bons louis d'or.
Il n'y a que le premier pas qui coûte. Ravi d'avoir découvert ce moyen de battre monnaie, Chabannette eut très-souvent envie de faire des parties fines.